SCÈNE III
STATIRA, OLYMPIE
(Le théâtre tremble.)
STATIRA
Lieux funèbres et saints, Vous frémissez !... J'entends un horrible murmure; Le temple est ébranlé!... Quoi! toute la nature S'émeut à son aspect ! et mes sens éperdus Sont dans le môme trouble et restent confondus !
OLYMPIE, effrayée.
Ah! madame!
STATIRA
Approchez, jeune et tendre victime.
Cet augure effrayant semble annoncer le crime; Vos attraits semblent nés pour la seule vertu.
OLYMPIE
Dieux justes, soutenez mon courage abattu! Et vous, de leurs décrets auguste confidente, Daignez conduire ici ma jeunesse innocente ; Je suis entre vos mains, dissipez mon effroi.
STATIRA
Ah! j'en ai plus que vous!... Ma fille, embrassez- Du sort de votre époux êtes-vous informée? [moi. Quel est votre pays? quel sang vous a formée?
OLYMPIE
Humble dans mon état, je n'ai point attendu Ce rang où l'on m'élève et qui ne m'est pas dû. Cassandre est roi, madame; il daigna dans la Grèce A la cour de son père élever ma jeunesse. Depuis que je tombai dans ses augustes mains, J'ai vu toujours en lui le plus grand des humains. Je chéris un époux et je révère un maître. Voilà mes sentiments et voilà tout mon être.
STATIRA
Qu'aisément, juste ciel, on trompe un jeune cœur! De l'innocence en vous que j'aime la candeur! Cassandre a donc pris soin de votre destinée? Quoi! d'un prince ou d'un roi vous ne seriez pas olympie. [née?
Pour aimer la vertu, pour en suivre les lois,
Faut-il donc être né dans la pourpre des rois?
STATIRA
Non, je ne vois que trop le crime sur le trône.
OLYMPIE
Je n'étais qu'une esclave.
STATIRA
Un tel destin m'étonne.
Les dieux sur votre front, dans vos yeux, dans vos Ont placé la noblesse ainsi que les attraits, [traits, Vous esclave!
OLYMPIE
Antipatre, en ma première enfance, Par le sort des combats me tint sous sa puissance : Je dois tout à son fils.
STATIRA
Ainsi vos premiers jours Ont senti l'infortune et vu finir son cours ! Et la mienne a duré tout le temps de ma vie !... En quels temps, en quels lieux fùtes-vous poursuivie Par cet affreux destin qui vous mit dans les fers?
OLYMPIE
On dit que d'un grand roi, maître de l'univers, On termina la vie, on disputa le trône, On déchira l'empire, et que dans Babylone Cassandre conserva mes jours infortunés, Dans l'horreur du carnage au glaive abandonnés.
STATIRA
Quoi ! dans ces temps marqués par la mort d'Alexan- Captive d'Antipatre et soumise à Cassandre ? [dre,
OLYMPIE
C'est tout ce que j'ai su. Tant de malheurs passés Par mon bonheur nouveau doivent être effacés.
STATIRA
Captive à Babylone !... 0 puissance éternelle ! Vous faites-vous un jeu des pleurs d'une mortelle? Le lieu, le temps, son âge, ont excité dans moi La joie et les douleurs, la tendresse et l'effroi. Ne me trompé je point? Le ciel sur son visage Du héros mon époux semble imprimer l'image...
OLYMPIE
Que dites-vous ?
STATIRA
Hélas ! tels étaient ses regards Quand, moins fiers et plus doux, loin des sanglants Relevant ma famille au glaive dérobée, [hasards, Il la remit au rang dont elle était tombée, Quand sa main se joignit à ma tremblante main. Illusion trop chère, espoir flatteur et vain ! Serait-il bien possible !... Écoutez-moi, princesse; Ayez quelque pitié du trouble qui me presse. N'avez-vous d'une mère aucun ressouvenir?
OLYMPIE
Ceux qui de mon enfance ont pu m'entretenir M'ont tous dit qu'en ce temps de trouble et de car- Au sortir du berceau, je fus en esclavage, [nage, D'une mère jamais je n'ai connu l'amour; J'ignore qui je suis et qui m'a mise au jour... Hélas ! vous soupirez, vous pleurez, et mes larmes Se mêlent à vos pleurs et j'y trouve des charmes...