LES GUÈBRES, ACTE II, SCÈNE IV
1RADAN.
Ah! que me dites-vous? et quelle défiance ! Jout|e mien coulera plutôt qu'on tous offense ; Ces tyrans confondus sauront nous respecter.
Juste Dieu! que mon cœur ne peut-il mériter Une bonté si noble, une ardeur si touchante!
m AD AN.
Je m'honore moi-môme, et ma gloire est contente Des honneurs qu'on doit rendre à ma digne moitié.
ARZAME.
C'en est trop... bornez-vous, seigneur, à la pitié; Mais daignez m'assurer qu'un secret qui vous touche Ne sortira jamais de votre auguste bouche.
IRADAN.
Je vous le jure.
ARZAME.
Eh bien...
IRADAN.
Vous semblez hésiter, El vos regards sur moi tremblent de s'arrêter; Vous pleurez, et j'entends votre cœur qui soupire.
ARZAME.
Écoutez, s'il se peut, ce que je dois vous dire : Vous ne connaissez pas la loi que nous suivons; Elle peut être horrible aux autres nations. La créance, les mœurs, le devoir, tout diffère. Ce qu'ici l'on proscrit, ailleurs on le révère : La nature a chez nous des droits purs et divins Qui sont un sacrilège aux regards des Romains; Notre religion, à la vôtre contraire, Ordonne que la sœur s'unisse avec le frère, Et veut que ces liens, par un double retour, Rejoignent parmi nous la nature à l'amour: La source de leur sang, pour eux toujours sacrée, En se réunissant n'est jamais altérée.
Telle est ma loi.
TRADAN.
BarbareJ Ah ! que m'avez-vous dit?
ARZAME.
Je l'avais bien prévu... votre cœur en frémit.
IRADAN.
Vous avez donc un frère?
ARZAME.
Oui, seigneur, et je l'aime :
Mon père à son retour dut nous unir lui-même; Mais ma mort préviendra ces nœuds infortunés, De nos Guèbres chéris et chez vous condamnés. Je ne suis plus pour vous qu'une vile étrangère, Indigne des bienfaits jetés sur ma misère, Et d'autant plus coupable à vos yeux alarmés, Que je vous dois la vie et qu'enfin vous m'aimez. Seigneur, je vous l'ai dit, j'adore en vous mon père; Mais plus je vous chéris et moins j'ai dû me taire. Rendez ce triste cœur, qui n'a pu vous tromper, Aux homicides bras levés pour le frapper.
IRADAN.
Je demeure immobile, et mon âme éperdue Ne croit pas en effet vous avoir entendue.
De cet affreux secret je suis trop offensé; Mon cœur le gardera... mais ce cœur est percé. Allez ; je cacherai mon outrage à mon frère. Je dois me souvenir combien vous m'étiez chère : Dans l'indignation dont je suis pénétré, Malgré tout mon courroux, mon honneurvous sait De m'avoir dévoilé cet effrayant mystère. [gré Votre esprit est trompé, mais votre âme est sin- Je suis épouvanté, confus, humilié; [cère.
Mais je vous vois toujours d'un regard de pitié : Je ne vous aime plus, mais je vous sers encore.
Il faut bien, je le vois, que votre cœur m'abhorre. Tout ce que je demande à ce juste courroux, Puisque je dois mourir, c'est de mourir par vous, Non des horribles mains des tyrans d'Apaméc. Le père, le héros par qui je fus aimée, En me privant du jour, de ce jour que je hais, En déchirant ce cœur tout plein de ses bienfaits, Rendra ma mort plus douce, et ma bouche expirante Bénira jusqu'au bout cette main bienfaisante.
IRADAN.
Allez, n'espérez pas, dans votre aveuglement, Arracher de mon âme un tel consentement. Par le pouvoir secret d'un charme inconcevable, Mon cœur s'attache à vous, tout ingrate et coupable : Vos nœuds me font horreur ; et dans mon désespoir, Je ne puis vous haïr, vous quitter, ni vous voir.
ARZAME.
Et moi, seigneur, et moi, plus que vous confondue, Je ne puis m'arracher d'une si chère vue, Et je crois voir en vous un père courroucé Qui me console encor quand il est offensé.