‹ Théâtre completChapitre 901 sur 1720 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

SCIPION, MASSINISSE, licteurs.

(Scipion tient un rouleau à la main.)

MASSINISSE

Venez-vous insulter à mon heure dernière? Dans l'abîme où je suis venez-vous m'enfoncer, Marcher sur mes débris?

SCIPION

Je viens vous embrasser.

J'ai su votre faiblesse, et j'en ai craint la suite. Vous devez pardonner si de votre conduite Ma vigilance heureuse a conçu des soupçons. Plus d'une fois l'Afrique a vu des trahisons. La nièce d'Annibal, à votre cœur trop chère, M'a forcé malgré moi de me montrer sévère. Du nom de votre ami je fus toujours jaloux, Mais je me dois àRome,etbeaucoup plus qu'à vous. Je n'ai point démêlé les intrigues secrètes Que pouvaient préparer vos fureurs inquiètes, Et de tout prévenir je me suis contenté. Mais, à quelque attentat que l'on vous ait porté, Voulez-vous maintenant écouter la justice, Et rendre à Scipion le cœur de Massinisse ? Je ne demande rien que la foi des traités; Vous les avez toujours sans réserve attestés. Les voici : c'est par vous qu'à moi-môme promise Sophonisbe en mon camp devait être remise. Lisez. Voilà mon nom, et voilà votre seing.

(// les lui montre.) En est-ce assez? vos yeux s'ouvriront-ils enfin? Avez-vous contre moi quelque droit légitime? Vous plaindrez- vous toujours que Rome vous opprimassinisse. [me?

Oui. Quand, dans la fureur de mes ressentiments, Je fis entre vos mains ces malheureux serments, Je voulais me venger d'une reine ennemie : De mon cœur irrité je la croyais haïe; Vos yeux furent témoins de mes jaloux transports; Ils étaient imprudents; mais vous m'aimiez alors; Je vous confiai tout, ma colère et ma flamme. J'ai revu Sophonisbe, et j'ai connu son àme; Tout est changé; mon cœur est rentré dans ses La veuve de Syphax a mérité mon choix, j droits;

Elle est reine, elle est digne encor d'un plus grand De son sort et du mien j'étais le seul arbitre; [titre. Je devais l'être au moins; je l'aime, c'est assez ; Sophonisbe est ma femme, et vous la ravissez!

scipion.

Elle n'est point à vous, elle est notre captive; La loi des nations pour jamais vous en prive; Rome ne peut changer ses résolutions Au gré de vos erreurs et de vos passions. Je ne veux point ici vous parler de moi-même; Mais jeune comme vous, et dans un rang suprême, Vous savez si mon cœur a jamais succombé A ce piège fatal où vous êtes tombé.

Soyez digne de vous, vous pouvez encor l'être.

Il est vrai qu'en Espagne, où vous régnez en mai- Le soin de contenir un peuple effarouché, [tre, La gloire, l'intérêt, seigneur, vous ont touché; Vous n'enlevâtes point une femme éploréc, De l'amant qu'elle aimait justement adorée : Pourquoi démentez-vous pour un infortuné Cet exemple éclatant que vous avez donné? L'Espagnol vous bénit, mais je vous dois ma haine ; Vous lui rendez sa femme et m'arrachez la mienne.

SCIPION

A vos plaintes, seigneur, à tant d'emportements, Je ne réponds qu'un mot : remplissez vos serments.

MASSINISSE

Ah! ne me parlez plus d'un serment téméraire Qu'ont dicté le dépit et l'amour en colère ; Il fut trop démenti dans mon cœur ulcéré.

SCIPION

Les dieux l'ont entendu; tout serment est sacré.

MASSINISSE

Consul, il me suffit; j'avais cru vous connaître, Je m'étais bien trompé : mais vous êtes le maître. Ces dieux, dont vous savez interpréter la loi, Aidés de Scipion, sont trop forts contre moi. Je sais que mon épouse à Rome fut promise: Voulez-vous en effet qu'à Rome on la conduise?

SCIPION

Je le veux, puisqu'ainsi le sénat l'a voulu, Que vous-même avec moi vous l'aviez résolu. Ne vous figurez pas qu'un appareil'frivolc, Vnc marche pompeuse aux murs du Capitole, Et d'un peuple inconstant la faveur et l'amour Que le destin nous donne et nous ôte en un jour, Soient un charme si grand pour mon âme éblouie; De soins plus importants croyez qu'elle est remplie : Mais quand Rome a parlé, j'obéis à sa loi. Secondez mon devoir, et revenez à moi; Rendez à votre ami la première tendresse Dont le nœud respectable unit notre jeunesse ; Compagnons dans la guerre, et rivaux en vertu, Sous les mêmes drapeaux nous avons combattu : Nous rougirions tous deux qu'au sein de la victoire Une femme, une esclave, eût flétri tant de gloire. Réunissons deux cœurs qu'elle avait divises : Oubliez vos liens: l'honneur les a brisés.

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