SCÈNE IV
TEUCER, DIGTIME.
TEUCER.
Demeure, cher Dictime.
Demeure. Il n'est plus temps de sauver la victime; Tous mes soins sont trahis; ma raison, ma bonté, Ont en vain combattu contre la cruauté; En vain, bravant des lois la triste barbarie, Au sein de ses foyers je rendais Astérie; L'humanité plaintive, implorant mes secours, Du fer déjà levé défendait ses beaux jours; Mon cœur s'abandonnait à cette pure joie D'arracher aux tyrans leur innocente proie : Datame a tout détruit.
DICTIME.
Comment? quels attentats?
TEUCER.
Ah! les sauvages mœurs ne s'adoucissent pas! Datame....
DICTIME.
Quelle est donc sa fatale imprudence''*
TEUCER.
Il paiera de sa tète une telle insolence. Lui, s'attaquer à moi! tandis que ma bonté Ne veillait, ne s'armait que pour sa sûreté; Lorsque déjà ma garde, à mon ordre attentive, Allait loin de ce temple enlever la captive, Suivi de tous les siens il fond sur mes soldats.
Quel est donc ce complot que je ne connais pas? Etaient-ils contre moi tous deux d'intelligence? Était-ce là le prix qu'on dût à ma clémence? J'y cours; le téméraire, en sa fougue emporté, Ose- lever sur moi son bras 'ensanglanté : Je le presse, il succombe, il est pris avec elle. Us périront : voilà tout le fruit de mon zèle; Je faisais deux ingrats. Il est trop dangereux De vouloir quelquefois sauver des malheureux. J'avais trop de bonté pour un peuple farouche Q'aucun frein ne retient, qu'aucun respect ne tou- Et dont je dois surtout à jamais me venger, [che, Où ma compassion m'allait-elle engager!
Je trahissais mon sang, je risquais ma couronne Et pour qui?
DICTIME.
Je me rends et je les abandonne.
Si leur faute est commune ils doivent l'expier; S'ils sont tous deux ingrats, il les faut oublier.
Ce n'est pas sans regret ; mais la raison l'ordonne.
DICTIME.
L'inflexible équité, la majesté du trône,
Ces parvis tout sanglants, ces autels profanés,
Votre intérêt, la loi, tout les a condamnés.
TEUCER.
D'Astérie en secret la grâce, la jeunesse, Peut-être malgré moi me touche et m'intéresse ; Mais je ne dois penser qu'à servir mon pays; Ces sauvages humains sont mes vrais ennemis. Oui, je réprouve encore une loi trop sévère: Mais il est des mortels dont le dur caractère, Insensible aux bienfaits, intraitable, ombrageux, Exige un bras d'airain toujours levé sur eux. D'ailleurs ai-je un ami dont la main téméraire S'armât pour un barbare et pour une étrangère? Ils ont voulu périr, c'en est fait; mais du moins Que mes yeux de leur mort ne soient pas les témoins.