HIPPODAMIE, POLÉMON
HfPPODAMIE.
Voilà donc tout le fruit de tes soins vigilants! Tu vois si le sang parle au cœur de mes enfants. En vain, cher Polémon, ta tendresse éclairée Guida les premiers ans de Thyeste et d'Atrée : Ils sont nés pour ma perte, ils abrègent mes jours. Leur haine invétérée et leurs cruels amours Ont produit tous les maux où mon esprit succombe. Ma carrière est finie; ils ont creusé ma tombe : Je me meurs !
POLÉMON
Espérez un plus doux avenir.
Deux frères divisés pourraient se réunir. Nos archontes sont las de la guerre intestine Qui des peuples d'Argos annonçait la ruine. On veut éteindre un -feu prêt à tout embraser, Et forcer, s'il se peut, vos fils à s'embrasser.
HIPPODAMIE
Ils se haïssent trop : Thyeste est trop coupable, Le sombre et dur Atrée est trop inexorable. Aux autels de l'hymen, en ce temple, à mes yeux, Bravant toutes les lois, outrageant tous les dieux, Thyeste n'écoutant qu'un amour adultère, Ravit entre mes bras la femme de son frère. A garder sa conquête il ose s'obstiner. Je connais bien Atrée, il ne peut pardonner. Érope, au milieu d'eux, déplorable victime Des fureurs de l'amour, de la haine, et du crime, Attendant son destin du destin des combats, Voit encor ses beaux jours entourés du trépas;
Et moi, dans ce saint temple où je suis retirée, Dans les pleurs, dans les cris, de terreur dévorée, Tremblante pour eux tous, je tends ces faibles bras A des dieux irrités qui ne m'écoutent pas.
POLÉMON
Malgré l'acharnement de la guerre civile, Les deux partis du moins respectent votre asile; Et môme entre mes mains vos enfants ont juré Que ce temple à tous deux serait toujours sacré. J'ose espérer bien plus. Depuis près d'une année Que nous voyons Argos au meurtre abandonnée, Peut-être ai-je amolli cette férocité Qui de nos factions nourrit l'atrocité.
Le sénat me seconde ; on propose un partage Des États que Pélops reçut pour héritage. Thyeste dans Mycène, et son frère en ces lieux, L'un de l'autre écartés, n'auront plus sous leurs Cet éternel objet de discorde et d'envie, [yeux Qui désole une mère ainsi que la patrie. L'absence affaiblira leurs sentiments jaloux; On rendra dès ce jour Érope à son époux : On rétablit des lois le sacré caractère. Vos deux fils régneront en révérant leur mère : Ce sont là nos desseins. Puissent les dieux plus doux Favoriser mon zèle et s'apaiser pour vous !
HIPPODAMIE
Espérons : mais enfin la mère des Atrides Voit l'inceste autour d'elle avec les parricides. C'est le sort de mon sang. Tes soins et ta vertu Contre la destinée ont en vain combattu. Il est donc en naissant des races condamnées, Par un triste ascendant vers le crime entraînées, Que formèrent des dieux les décrets éternels Pour être en épouvante aux malheureux mortels ! La maison de Tantale eut ce noir caractère : Il s'étendit sur moi.... Le trépas de mon père Eut autrefois le prix de mon fatal amour.
AU
Ce n'est qu a des forfaits que mon sang doit le jour. Mes souvenirs affreux, mes alarmes timides, Tout me fait frissonner au nom des Pélopides.
POLÉMON
Quelquefois la sagesse a maîtrisé le sort ; C'est le tyran du faible et l'esclave du fort. Nous faisons nos destins, quoi que vouspuissiez dire. L'homme, par sa raison, sur l'homme a quelque em-
[pire.
Le remords parle au cœur, on l'écoute à la fin; Ou bien cet univers, esclave du destin, Jouet des passions l'une à l'autre contraires, Ne serait qu'un amas de crimes nécessaires. Parlez en reine, en mère; et ce double pouvoir Rappellera Thyeste à la voix du devoir.
HIPPODAMIE
En vain je l'ai tenté ; c'est là ce qui m'accable.
POLÉMON
Plus criminel qu'Atrée, il est moins intraitable. Il connaît son erreur.
HIPPODAMIE
Oui, mais il la chérit.
Je hais son attentat; sa douleur m'attendrit : Je le blâme et le plains.
POLÉMON
Mais la cause fatale Du malheur qui poursuit la race de Tantale, Érope, cet objet d'amour et de douleur, Qui devrait s'arracher aux mains d'un ravisseur, Qui met la Grèce en feu par ses funestes charmes?
Je n'ai pu d'elle encore obtenir que des larmes : Je m'en suis séparée; et, fuyant les mortels, J'ai cherché la retraite aux pieds de ces autels. J'y finirai des jours que mes fils empoisonnent.
polémon. [donnent.
Quand nous n'agissons point, les dieux nous aban- Ranimez un courage éteint par le malheur. Argos m'honore encor d'un reste de faveur ; Le sénat me consulte, et nos tristes provinces Ont payé trop longtemps les fautes deleursprinces: Il est temps que leur sang cesse enfin de couler. Les pères de l'État vont bientôt s'assembler. Ma faible voix, du moins, jointe à ce sang qui crie, Autant que pour mes rois sera pour ma patrie. Mais je crains qu'en ces lieux, plus puissante que
[nous, La haine renaissante, éveillant leur courroux, N'oppose à nos conseils ses trames homicides. Les méchants sont hardis; les sages sont timides. Je les ferai rougir d'abandonner l'État; Et, pour servir les rois, je revole au sénat.
HIPPODAMIE
Tu serviras leur mère. Ah! cours, et que ton zèle Lui rende ses enfants qui sont perdus pour elle.