SCÈNE V
ÉROPE, MÉGARE, ATRÉE, gardes.
ATRÉE fait signe ù ses gardes et à Méaare de se relire''. Laissez-nous. Je la vois interdite, éperdue : D'un époux qu'elle craint elle éloigne sa vue.
ÉROPE
La lumière à me- yeux semble se dérober... Seigneur, votre victime à vos pieds vient tomber. Levez le fer, frappez : une plainte offensante Ne s'échappera point de ma bouche expirante. Je sais trop que sur moi vous avez tous les droits. Ceux d'un époux, d'un maître, et des plus saintes Je les ai tous trahis. Et quoique votre frère [lois : Opprimât de ses feux l'esclave involontaire, Quoique la violence ait ordonné mon sort, L'objet de tant d'affronts a mérité la mort. Éteignez sous vos pieds ce flambeau de la haine Dont la flamme embrasait l'Argolide et Mycène; Et puissent sur ma cendre, après tant de fureurs. Deux frères réunis oublier leurs malheur- !
ATRÉE
Levez-vous : je rougis de vous revoir encore, Je frémis de parler à qui me déshonore. Entre mon frère et moi vous n'avez point d'époux. Qu'attendez-vous d'Atrée, et que méritez-vous?
ÉROPE
Je ne veux rien pour moi.
ATRÉE
Si ma juste vengeance De Thyeste et de vous eût égalé l'offense, Les pervers auraient vu comme je sais punir : J'aurais épouvanté les siècles à venir.
Mais quelque sentiment, quelque soin qui me près* Vous pourriez désarmer cette main vengeresse ; [se, Vous pourriez des replis de mon cœur ulcéré Écartor les serpenta dont il est dévoré, Dans ce cœur malheureux obtenir votre grâce, V retrouver encor votre première place, Et me venger d'un frère en revenant à moi. Pouvcz-vous, osez-vous me rendre votre foi? Voici le temple même où vous fûtes ravie,
LES PÉLOPiDES, ACTE IV, SCÈNE VI.
L'autel qui fut souillé de tant de perfidie, Où le flambeau d'hymen fut par vous allumé, Où nos mains se joignaient... où je crus être aimé : Du moins vous étiez prête à former les promesses Qui nous garantissaient les plus saintes tendresses. Jurez-y maintenant d'expier ses forfaits, Et de haïr Thyeste autant que je le hais. Si vous me refusez, vous êtes sa complice ; A tous deux, en un mot, venez rendre justice. Je pardonne à ce prix: répondez-moi.
ÉROPE
Seigneur, C'est vous qui me forcez à vous ouvrir mon cœur. La mort que j'attendais était bien moins cruelle Que le fatal secret qu'il faut que je révèle. Je n'examine point si les dieux offensés Scellèrent mes serments à peine commencés, 'étais à vous, sans doute, et mon père Eurysthée M'entraîna vers l'autel où je fus présentée. Sans feinte et sans dessein, soumise à son pouvoir, Je me livrais entière aux lois de mon devoir. Votre frère, enivré de sa fureur jalouse, A vous, à ma famille arracha votre épouse; Et bientôt Eurysthée, en terminant ses jours, Aux mains qui me gardaient me laissa sans secours. Je restai sans parents. Je vis que votre gloire De votre souvenir bannissait ma mémoire; Que disputant un trône, et prompt à vous armer, Vous haïssiez un frère, et ne pouviez m'aimer...
ATRÉE
Je ne le devais pas.... je vous aimai peut-être.
Mais Achevez, Érope; abjurez-vous un traître?
Aux pieds des immortels remise entre mes bras, M'apportez-vous un cœur qu'il ne mérite pas ?
ÉROPE
Je ne saurais tromper; je ne dois plus me taire. Mon destin pour jamais me livre à votre frère : Thyeste est mon époux.
ATRÉE
Lui!
ÉROPE
Les dieux ennemis Éternisent ma faute en me donnant un fils. Vous allez vous venger de cette criminelle : Mais que le châtiment ne tombe que sur elle : Que ce fils innocent ne soit point condamné. Conçu dans les forfaits, malheureux d'être né, La mort entoure encor son enfance première; Il n'a vu que le crime en ouvrant la paupière. Mais il est après tout le sang de vos aïeux ; Il est, ainsi que vous, de la race des dieux; Seigneur, avec son père on vous réconcilie; De mon fils au berceau n'attaquez point la vie : 11 suffit de la mère à votre inimitié. J'ai demandé la mort, et non votre pitié.
ATRÉE
Rassurez-vous. ... le doute étai t mon seul supplice. . . .
[justice....
Je crains peu qu'on m'éclaire.;., et je me rends
Mon frère en tout l'emporte... il m'enlève aujourd'hui Et la moitié d'un trône, et vous-même avec lui.... De Mycène et d'Érope il est enfin le maître. Dans sa postérité je le verrai renaître.... Il faut bien me soumettre à la fatalité Qui confirme ma perte et sa félicité.
Je ne puis m'opposer au nœud qui vous enchaîne, Je ne puis lui ravir Érope ni Mycène.
Aux ordres du destin je sais me conformer.... Mon cœur n'était pas fait pour la honte d'aimer.... Ne vous figurez pas qu'une vaine tendresse Deux fois pour une femme ensanglante la Grèce. Je reconnais son fils pour son seul héritier.... Satisfait de vous perdre et de vous oublier, Je veux à mon rival vous rendre ici moi-même.... 'Vous tremblez.
ÉROPE
Ah! seigneur, ce changement extrême, Ce passage inouï du courroux aux bontés, Ont saisi mes esprits que vous épouvantez.
ATRÉE
Ne vous alarmez point; le ciel parle, et je cède. Que pourrais-je opposer à des maux sans remède? Après tout, c'est mon frère.. .. et son front couronné A la fille des rois peut être destiné.... Vous auriez dû plus tôt m'apprendre sa victoire, Et de vous pardonner me préparer la gloire.... Cet enfant de Thyeste est sans doute en ces lieux? érope. [dieux.
Mon fils.... est loin de moi.... sous la garde des
ATRÉE
Quelque lieu qui l'enferme, il sera sous la mienne.
ÉROPE
Sa mère doit, seigneur, le conduire à Mycène.
ATRÉE
A ses parents, à vous, les chemins sont ouverts; Je ne regrette rien de tout ce que je perds; La paix avec mon frère en est plus assurée. Allez....
ÉROPE, en partant.
Dieux! s'il est vrai... mais dois-je croire Atrée?