‹ Théâtre completChapitre 979 sur 1720 · LÉONORE, ELV1RE · texte numérisé non relu

LÉONORE, ELV1RE

LÉONORE

Où me suis-je engagée?

ELVIRE

Je frémis des périls où vous êtes plongée, Entre deux ennemis qui, s'égorgeant pour vous, Pourront dans le combat vous percer de leurs coups. Promise à Translamare, à son frère donnée, Prête à former ces nœuds d'un secret hyménée, Dans l'orage qui gronde en ce triste séjour, Quelle cruelle/fête et quel temps pour l'amour !

LÉONORE

Elvire, il faut t' ouvrir mon âme tout entière. Je voulais consacrer ma pénible carrière Au vénérable asile où, dans mes premiers jours, J'avais goûté la paix loin des perfides cours. Le sombre Transtamare, en cherchant à me plaire, M'attachait encor plus à ma retraite austère. D'une mère sur moi tu connais le pouvoir; Elle a détruit ma paix et changé mon devoir. Dans les dissensions de l'Espagne affligée. Au parti de don Pèdre en secret engagée, Pleine de cet orgueil qu'elle tient de son sang, Elle me précipite en ce suprême rang : Elle me donne au roi. Le puissant Transtamare Ne pardonnera point le coup qu'on lui prépare. Je replonge l'Espagne en un trouble nouveau; De la guerre, en tremblant, j'allume le flambeau, Moi, qui de tout mon sang aurais voulu l'éteindre. Plus on croi t m'élever, plus ma chute est à crai nd re.

Le roi, qui voit l'État contre lui conjuré, Cache encor mon secret dans Tolède ignoré, Notre cour le soupçonne et paraît incertaine. Je me vois exposée à la publique haine, Aux fureurs des partis, aux bruits calomnieux; Et, de quelque côté que je tourne les yeux, Ce trône m'épouvante.

ELVIRE

Ou je suis abusée, Ou votre àme à ce choix ne s'est point opposée. Si les périls sont grands, si, dans tous les États, Les cours ont leurs dangers, le trône a ses appas.

LÉONORE

Jamais le rang du roi n'éblouit ma jeunesse. Peut-être que mon cœur, avec trop de faiblesse, Admira sa valeur et ses grands sentiments. Je sais quel fut l'excès de ses égarements; J'en frémis : mais son àme est noble et généreuse ; Elvire, elle est sensible autant qu'impétueuse ; Et, s'il m'aime en effet, j'ose encore espérer Que des jours moins affreux pourront nous éclairer. L'auguste La Cerda, dont le ciel me fit naître, M'inspira ce projet en me donnant un maître. Ah! si le roi voulait, si je pouvais un jour Voir ce trône ébranlé raffermi par l'amour ! Si, comme je l'ai cru, les femmes étaient nées Pour calmer des esprits les fougues effrénées, Pour faire aimer la paix aux féroces humains, Pour émousser le fer en leurs sanglantes mains ! Voilà ma passion, mon espoir et ma gloire.

ELVIRE

Puissiez-vous remporter cette illustre victoire ! Mais elle est bien douteuse ; et je vous vois marcher Sur des feux que la cendre à peine a pu cacher.

LÉONORE

J'ai peu vu cette cour, Elvire, et je l'abhorre. Quel séjour orageux! mais il se peut encore Que dans le cœur du roi je réveille aujourd'hui Les premières vertus qu'on admirait en lui. Ses maîtresses peut-être ont, corrompu son àme, Le fond en était pur.

ELVIRE

Il vient à vous, madame ; Osez donc parler.

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