LÉONORE, ELVIRE
LÉONORE
Je n'avais pas connu, jusqu'à ce triste jour, Le danger d'être simple et d'ignorer la cour. Je vois trop qu'en effet il est des conjonctures Où les cœurs les plus droits, les vertus les plus pures, Ne servent qu'à produire un indigne soupçon. Dans ces temps malheureux tout se tourne en poison. Au fond de mes déserts pourquoi m'a-t-on cherchée ? Au séjour de la paix pourquoi suis-je arrachée? Ah ! si l'on connaissait le néant des grandeurs, Leurs tristes vanités, leurs fantômes trompeurs, Qu'on en détesterait le brillant esclavage.
ELVIRE
Ne pensez qu'à don Pèdre, au nœud qui vous engage. Songez que dans ces temps de trouble et de terreur, De lui seul, après tout, dépend votre bonheur.
LÉONORE
Le bonheur! ah! quel mot ta bouche me prononce! Le bonheur ! à nos veux l'illusion l'annonce, L'illusion l'emporte et s'enfuit loin de nous. Mon malheur, chère Llvire, estd'aimer mon époux. !1 m'entraîne en tombant, il me rend In victime
D'un peuple qui le hait, d'un sénat qui l'opprime,
De Transtamare enfin, dont la témérité Ose me reprocher une infidélité; Comme si, de mon cœur s'étant rendu le maître, Par ma lâche inconstance il eût cessé de l'être. Et si, déjà formée aux vices de la cour, Je trahissais ma foi par un nouvel amour ! C'est là surtout, c'est là l'insupportable injure Dont j'ai le plus senti la profonde blessure.