SCÈNE V
DON PÈDRE, MENDOSE.
DON PÈDRE
Tremblez, tyrans des rois; le châtiment vous suit. Que dis-je? malheureux! à quoi suis-je réduit! J'ai laissé de ses pleurs Léonore abreuvée. Ainsi que mes sujets, contre moi soulevée, [heurs! Quoi ! toujours de mes mains j'ourdirai mes mal- C'élait donc mon destin d'éloigner tous les cœurs! J'ai d'une tendre épouse affligé l'innocence; Mon peuple m'abandonne, et le Français s'avance. Près de faire une reine et d'aller aux combats, A tant de soins pressants mon cœur ne suffit pas. Allons... il faut porter le fardeau qui m'accable.
MENDOSE.
Sire, vous permettez qu'un ami véritable
(Je hasarde ce nom, si rare auprès des rois), Libre en ses sentiments, s'ouvre à vous quelquefois. Vos soldats, il est vrai, s'approchent de Tolède; Mais les grands, le sénat, que Transtamare obsède, Les organes des lois, du peuple révérés, De la religion les ministres sacrés, [prèle
Tout s'unit, tout menace; un dernier coup s'ap- Déjà même Guesclin, dirigeant la tempête, Marche aux rives du Tage et veut y rallumer La foudre qui s'y forme et va tout consumer. Peut-être il serait temps qu'un peu de politique Tempérât prudemment ce courage héroïque; Que vous attendissiez, chaque jour offensé, Le moment de punir sans avoir menacé.
De vos fiers ennemis nourrissant l'insolence, Vous les avertissez de se mettre en défense. De Léonore ici je ne vous parle pas : L'amour, bien mieux que moi, finira vos débats. Vous êtes violent, mais tendre, mais sincère; Seigneur, un mot de vous calmera sa colère. Mais, quand le péril presse et peut vous accabler. Avec vos oppresseurs il faut dissimuler.
DOX PÈDRE.
A ma franchise, ami, cet art est trop contraire ; C'est la vertu du lâche... Ah! d'un maître sévère, D'un cruel, d'un tyran, s'ils m'ont donné le nom, Je veux le mériter à leur confusion.
Trop heureux les humains dont les âmes dociles Se livrent mollement aux passions tranquilles! Ma vie est un orage ; et, dans les flots plongé, Je me plais dans l'abîme où je suis submergé. Rien ne me changera, rien ne pourra m'abattre.
MENDOSE.
Mon prince, à vos côtés vous m'avez vu combattre. Vous m'y verrez mourir. Mais portez vos regards Sur ces gouffres profonds ouverts de toutes part-; Voyez de vos rivaux la fatale industrie, Par des bruits mensongers séduisant la patrie, S'appliquant sans relâche à vous rendre odieux, Tromper l'Europe entière, et croire armer les deux; Des superstitions faire parler l'idole; Vous poursuivre à Paris, vous perdre au Capitole; Et par le seul mépris vous avez repoussé [blessé ! Tous ces traits qu'on vous lance et qui vous ont Vous laissez l'imposture, attaquant votre gloire, Jusque dans l'avenir flétrir votre mémoire!
DON PÈDRE
Ah! dure iniquité des jugements humains!
Fantômes élevés par des caprices vains !
J'ai dédaigné toujours votre vile fumée;
Je foule aux pieds l'erreur qui fait la renommée.
On ne m'a jamais vu fatiguer mes esprits
A chercher un suffrage à Rome ou dans Paris.
J'ai vaincu, j'ai bravé la rumeur populaire :
Je ne me sens point né pour flatter le vulgaire :
Ou tombons, ou régnons. L'heureux est respecté,
Le vainqueur devient cher à la postérité ;
Et les infortunés sont condamnés par elle.
Rome de Transtamare embrasse la querelle ;