‹ Théâtre d'AlarcónChapitre 151 sur 192 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

CHICHON, LE COMTE.

GHiGHOi». Je viens vous prêter hommage de valet, et je suis Bi fier de cet honneur que je crois que j'en vais enfler.

LE COMTE. Puisque tu m'aimes tant, jft te reçois avee plaiiir;d'où es-tu?

GHiGHON. Seigneur, je suis natif de Barriga.

LE COMTE. Y a-t-il donc un village de ce nom?

GHIGHON. Je m'étonne que vous ignoriea oela ; Blu'riga est la première patrie de l'homme. Mon nom en vient (i). 11 ar» riva que Mencia (qu'elle soit heureuse 1), étant une demoiselle de bonne race, vint à trébucher et la chute fut telle que bien qu'elle fût tombée sur un matelas, il lui resta au ventre une enflure. Cette enflure s'accrut, et à ceui qui lui demandaient ce que c'étaiti Mencia répondait que o'était une bosse. En effet elle me mit au monde, et les voisins la voyant guérie

(1) Barriga signifie ventre enflé et chichon veut dire bosse, ce qui donne lieu aux jeux de mots du ^ràciosd.

si vite el devinant que c'était moi qui étais la bosse, me désignaient en riaot et en disant :« Eh 1 voilà la bosse de Meocia,» et le nom m*en est resté.

LE COMTE. Tu es plaisant

GBiCHON. D'aujourd'hui je commence à être heureux; puisque je sors d'apprentissage et de chez un tisserand où fêtais las de travailler pour un si mince salaire, toujours dansant des pieds et des mains.

LE COMTE. Sais-tu, puisque tu veux entrer à mon ser\1ce> à quoi tu t'obliges?

CHiGHON. A des fatigues mal payées, à des gages plus mal payés encore, à élre ponctuel et fidèle un mois ou deux, el les suivants à dire comme les autres valets beaucoup de mal de vous.

LE COMTE. Je sais que tu n'agiras pas de la sorte, car ta seras mon favori.

cHicHOiN. Quelles sont les qualités qui me vaudront cette faveur?

LE COMTE. Mon affection te la promet.

CHicHON, à part. Favori sans l'avoir mérité? Messieurs, des pieds à la tète, tenez-moi pour entremetteur. (Haut.)TeodoFa s'est enfuie.

LE COMTE. Ge fut un caprice passager dont le souvenir me contrarie sans me donner de souci ; ton esprit doit me servir à présent dans un cas plus grave.

GfliCHON. Ordonnez donc

LE COMTE. Tu dois t'cmparcr du tisserand et de Teodora.

CHicHON. Prenez garde.

LE COMTE. Dans la montagne avec d'autres scélérats, ils sont devenus des bandits renommés et ils terrorisent le pays.

CHICHON. Et je dois les prendre?

LE COMTE. Ségovie donne deux mille ducats, et le roi Tac- ^rdera à ma sollicitation une baguette d'alguazil; lu rendras iosi à Sa Majesté, Chichon, un grand service, tu procureras a royaume un grand bénéfice et moi tu me flatteras sensi- ^lenient.

GHiGHON. Si la renommée vous a dit par hasard que j'étais "aillant, elle a pardieu menti, car je suis très -prudent. Qui rait s^exposer ainsi, ayant un gosier, un cœur et quatre muscles, lesquels sont si délicats, qu'en voyant à Tun d'entre eux le moindre petit trou, la vie s'en va avant le temps par la blessure, laissant vide notre pauvre corps ? Pour l'instant, la maille de la toison est assez solide ; mais ce qui achève de me décourager c'est de penser qu'avec un navet l'homme le plus faible la peut percer d'outre en outre.

LE COMTE. Tu dois agir par l'adresse et non par la force,

Chichon , c'est pour cela que j'ai fait choix de ta personne ;

comme tu as été son serviteuf, il a confiance en toi, et la ruse

consiste en cela.

GHIGHON. Eh bien, si elle consiste en cela, fiez-vous à mon

esprit et à ma loyauté.

LE COMTE. Écoute eucore.

Entre un page.

LE PAGE. Sa Majeslé attend Voire Seigneurie.

LE GOMTE, à Chichon. Reste ici ; toul à l'heure je t'en dirai davantage.

Le comte et le page sortent.

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