‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesse (volume 2)Chapitre 109 sur 122 · SCÈNE IY. — CÉNIE, IPHISE · texte numérisé non relu

SCÈNE IY. — CÉNIE, IPHISE

CÉNIE, après un moment de silence.

Eh bien, ma sœur !

Eh bien, Cénie !

LES FLACONS

GÉNIE

Que ferons-nous?.. .

IPHISE.

Il faut V réfléchir. (Elles s’asseient l’une et l’autre, et posent leurs flacons sur une petite table.)

CÉNIE

La fée elle-même l’avoue : c’est un grand malheur d’avoir une figure repoussante.

IPHISE.

Et nous sommes effroyables. . . Ah !... le hasard est singulier... Voilà un miroir qui se trouve sur cette table.

CÉNIE

Je parierais que c’est une malice de la fée. Un miroir dans un pareil moment ! c’est une dangereuse tentation; Iphise, ne nous y regardons pas.

IPHISE.

Voilà un plaisant scrupule ; un miroir est toujours bon à consulter. (Elle dresse le miroir sur la table.)

CÉNIE

Ne consultons que la raison.

Il faut écouter les avis de tout le monde. (Elle se regarde dans le miroir.) Quelle figure !...

COMÉDIE

CÉNIE

Ma sœur! prenez garde, vous allez préférer le flacon couleur de rose.

IPH1SE, se regardant toujours.

Je n’ai jamais trouvé ma laideur si singulière, si repoussante... Certainement, Cénie, la vôtre est moins désagréable.

CÉNIE

Jusqu’ici vous m’aviez paru penser tout le contraire.

1PHISE.

C’est que je ne m’étais pas examinée avec soin... Oui, je me rends justice; assurément votre figure n’est pas aussi choquante que la mienne.

CÉNIE

Quelle idée!...

IPHISE.

D’abord, vous êtes beaucoup moins bossue.

CÉNIE

Je n’en crois rien.

IPIIISE, se regardant tonjours.

Je suis sans comparaison plus rousse que vous.

CÉNIE

Je ne vois pas cela.

340 LES FLACONS

IPHISE.

Mais regardez nos deux figures dans ce miroir ; vous en conviendrez .

CÉNIE se penche et se regarde.

Il n’v a pas à en douter, je suis mille fois plus affreuse cjue vous.

IPHISE.

Ma sœur, quel parti prendre?

CÉNIE

Je ne sais... cette glace a dérangé toutes mes

idées. (Elle s’y regarde encore.)

IPHISE.

La fée a beau dire, il est impossible qu’avec de semblables visages on se décide jamais à se montrer dans le monde.

CÉNIE

Sous un dehors aussi hideux, prendrait-on la peine d’aller chercher de l’esprit, un bon caractère?...

On nous laisserait là avec notre perfection intérieure.

CÉNIE

D’ailleurs, sans le secours du flacon blanc, ne pouvons-nous pas nous corriger de nos défauts? Il est vrai que cela ne sera pas aussi prompt.

COMÉDIE

IPHISE.

Mais nous ne sommes pas si pressées. . .

CÉNIE

Sans doute nous sommes bien jeunes.

IPHISE.

Allons, allons, ne balançons plus. (Elle prend les flacons couleur de rose.) Tenez, Ilia sœur.

CÉNIE

Donnez...

IPHISE débouche le sien; Cénie devient rêveuse.

Cénie, qui vous arrête ?

CÉNIE

Iphise !...

Qu’avez-vous donc? vous tremblez.

CÉNIE

Ali ! ma sœur , qu’allons-nous faire !

IPHISE.

Vous ne savez pas prendre un parti ; allons, je vais vous donner l’exemple.

CÉNIE, lui arrachant le flacon.

Non, chère Iphise, vous devez le recevoir de moi, je suis la plus âgée.

IPHISE.

Et moi, la plus raisonnable.

LES FLACONS

GÉNIE

Écoutez, de grâce!... si nous préférons ce flacon, nous affligerons maman.

IPHISE.

Ah ! s’il devait en être ainsi, je le casserais plutôt.

CÉN1E.

Et bien, ma sœur, soyez-en sûre; j’ai remarqué l’inquiétude de maman quand elle nous a quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.

En effet, je me rappelle le dernier regard qu’elle a jeté sur nous en partant ; il était plein de tendresse.

CÉN1E.

Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.

IPHISE.

Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère.

GÉNIE

Maman et la fée désirent notre bonheur.

IPHISE, prenant les flacons.

Sacrifions-nous pour elles ; tenez, chère Génie.

COMÉDIE. 343

CÉNIE, prenant le llacon.

Je n’hésiterai pas pour celui-ci.

(Elles boivent toutes les deux.)

IPIIISE, après avoir bu.

Me voilà donc accomplie !...

CÉNIE, regardant sa sœur.

Que vois-je !. . .

IPHISE.

Ma sœur! je ne m’abuse point! vous avez repris votre première figure !...

CÉNIE

Et vous aussi!... Mon Dieu! nous serionsnous trompées de flacons?. . .

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