SCÈNE IY. — CÉNIE, IPHISE
CÉNIE, après un moment de silence.
Eh bien, ma sœur !
Eh bien, Cénie !
LES FLACONS
GÉNIE
Que ferons-nous?.. .
IPHISE.
Il faut V réfléchir. (Elles s’asseient l’une et l’autre, et posent leurs flacons sur une petite table.)
CÉNIE
La fée elle-même l’avoue : c’est un grand malheur d’avoir une figure repoussante.
IPHISE.
Et nous sommes effroyables. . . Ah !... le hasard est singulier... Voilà un miroir qui se trouve sur cette table.
CÉNIE
Je parierais que c’est une malice de la fée. Un miroir dans un pareil moment ! c’est une dangereuse tentation; Iphise, ne nous y regardons pas.
IPHISE.
Voilà un plaisant scrupule ; un miroir est toujours bon à consulter. (Elle dresse le miroir sur la table.)
CÉNIE
Ne consultons que la raison.
Il faut écouter les avis de tout le monde. (Elle se regarde dans le miroir.) Quelle figure !...
COMÉDIE
CÉNIE
Ma sœur! prenez garde, vous allez préférer le flacon couleur de rose.
IPH1SE, se regardant toujours.
Je n’ai jamais trouvé ma laideur si singulière, si repoussante... Certainement, Cénie, la vôtre est moins désagréable.
CÉNIE
Jusqu’ici vous m’aviez paru penser tout le contraire.
1PHISE.
C’est que je ne m’étais pas examinée avec soin... Oui, je me rends justice; assurément votre figure n’est pas aussi choquante que la mienne.
CÉNIE
Quelle idée!...
IPHISE.
D’abord, vous êtes beaucoup moins bossue.
CÉNIE
Je n’en crois rien.
IPIIISE, se regardant tonjours.
Je suis sans comparaison plus rousse que vous.
CÉNIE
Je ne vois pas cela.
340 LES FLACONS
IPHISE.
Mais regardez nos deux figures dans ce miroir ; vous en conviendrez .
CÉNIE se penche et se regarde.
Il n’v a pas à en douter, je suis mille fois plus affreuse cjue vous.
IPHISE.
Ma sœur, quel parti prendre?
CÉNIE
Je ne sais... cette glace a dérangé toutes mes
idées. (Elle s’y regarde encore.)
IPHISE.
La fée a beau dire, il est impossible qu’avec de semblables visages on se décide jamais à se montrer dans le monde.
CÉNIE
Sous un dehors aussi hideux, prendrait-on la peine d’aller chercher de l’esprit, un bon caractère?...
On nous laisserait là avec notre perfection intérieure.
CÉNIE
D’ailleurs, sans le secours du flacon blanc, ne pouvons-nous pas nous corriger de nos défauts? Il est vrai que cela ne sera pas aussi prompt.
COMÉDIE
IPHISE.
Mais nous ne sommes pas si pressées. . .
CÉNIE
Sans doute nous sommes bien jeunes.
IPHISE.
Allons, allons, ne balançons plus. (Elle prend les flacons couleur de rose.) Tenez, Ilia sœur.
CÉNIE
Donnez...
IPHISE débouche le sien; Cénie devient rêveuse.
Cénie, qui vous arrête ?
CÉNIE
Iphise !...
Qu’avez-vous donc? vous tremblez.
CÉNIE
Ali ! ma sœur , qu’allons-nous faire !
IPHISE.
Vous ne savez pas prendre un parti ; allons, je vais vous donner l’exemple.
CÉNIE, lui arrachant le flacon.
Non, chère Iphise, vous devez le recevoir de moi, je suis la plus âgée.
IPHISE.
Et moi, la plus raisonnable.
LES FLACONS
GÉNIE
Écoutez, de grâce!... si nous préférons ce flacon, nous affligerons maman.
IPHISE.
Ah ! s’il devait en être ainsi, je le casserais plutôt.
CÉN1E.
Et bien, ma sœur, soyez-en sûre; j’ai remarqué l’inquiétude de maman quand elle nous a quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.
En effet, je me rappelle le dernier regard qu’elle a jeté sur nous en partant ; il était plein de tendresse.
CÉN1E.
Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.
IPHISE.
Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère.
GÉNIE
Maman et la fée désirent notre bonheur.
IPHISE, prenant les flacons.
Sacrifions-nous pour elles ; tenez, chère Génie.
COMÉDIE. 343
CÉNIE, prenant le llacon.
Je n’hésiterai pas pour celui-ci.
(Elles boivent toutes les deux.)
IPIIISE, après avoir bu.
Me voilà donc accomplie !...
CÉNIE, regardant sa sœur.
Que vois-je !. . .
IPHISE.
Ma sœur! je ne m’abuse point! vous avez repris votre première figure !...
CÉNIE
Et vous aussi!... Mon Dieu! nous serionsnous trompées de flacons?. . .