‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesse (volume 2)Chapitre 11 sur 122 · SCÈNE VII. — ADAM, SETH · texte numérisé non relu

SCÈNE VII. — ADAM, SETH

ADAM

Enfin elles sont parties!... O jour affreux, jour d’angoisse et de terreur, où la vue de mes enfants anéantit mon courage et déchire mon âme !...

SETH

Juste ciel!.... que dis-tu, mon père?

ADAM

O toi, mon fils bien-aimé, toi, frère d’Abel, comment soutiendras-tu le coup terrible que je vais te porter?

SETH

Tout mon sang se glace dans mes veines!... un horrible pressentiment!... Adam!... mon père! quel funeste secret veux-tu me révéler?

ADAM

La douleur, les terreurs, les larmes, les regrets superflus, voilà les suites inévitables de la malédiction céleste; et cette malédiction nous la devons à mon crime, à ce crime qui nous a privés à jamais de l’innocence et de l’immortalité!... O remords cuisant, insupportable!... L’Éternel daigna me former à son image, ie suis l’ouvrage de ses

DRAME

mains, je fus créé pour vivre toujours mais,

coupable autant qu’insensé, je voulus m’égaler à l’auteur même de mon être ; l’ingratitude et l’orgueil creusèrent l’abîme affreux où je me suis précipité...

SETH

Arrête, mon père ! ne me retrace point le douloureux tableau de tes malheurs, de ta chute : tu ne reverras plus les bocages fleuris du délicieux Éden ; mais cette terre fertile, que les mains ont cultivée, embellie, cette terre habitée par tes seuls enfants, n’est-elle donc pour toi qu’un rigoureux exil?... Pourrais-tu devenir insensible à la douceur de régner sur des cœurs soumis et reconnaissants !... Nul autre après toi dans l’univers ne jouira de cet empire illimité que tu possèdes. C’est toi qui, le premier, ouvris le sein de cette terre ; ton industrie sut en tirer tous les trésors nécessaires à l’homme ; nous te devons notre éducation, nos lois, nos biens, et plus que tout cela, la vie. Père, législateur, bienfaiteur et souverain de tout ce qui respire, si tu connais bien toute l’étendue de tes droits sacrés et la tendresse de tes enfants, il n’est point de malheur que tu ne puisses supporter. Cependant je n’ose t’interroger... Hélas! quand nous t’assurons qu’Élieî te sera

LA MORT D’ADAM

rendu avant la fin du jour, ta sombre mélancolie paraît s’accroître encore...

Éliel, enfant chéri!.... aimable et touchante image du malheureux Abel... je ne te reverrai plus!...

SETH

O ciel ! qu’as-tu donc appris sur cet enfant infortuné ?

ADAM

Seth , mon fils !... je t’ai fait connaître le Tout- Puissant; je sais avec quelle résignation, avec quel respect, ton cœur est soumis à sa volonté sainte. . . je veux ne te rien cacher. . . As-tu perdu le souvenir de la sentence de mort prononcée contre moi?

SETH

Je frémis !...

ADAM

Garde-toi de murmurer... rappelle, pour m’écouter, ta vertu, ton courage... sois homme enfin...

SETH

Mon père, garde ce secret fatal... n’achève pas de me percer le cœur !...

DRAM 1-.

ADAM

Tu dois m’entendre... tu dois recevoir mon dernier soupir!...

SET H

Juste ciel!....

ADAM

Aujourd’hui je meurs...

SET II

Adam !... mon père !...

ADAM

Hélas ! que j’étais loin de pressentir mon sort! Cette nuit, la dernière de ma vie, uniquement occupé du bonheur de mes enfants, de l’union de Sunim et de Sélima, j’écartais le sommeil afin de me livrer à des idées si chères... Tout à coup, au milieu des ténèbres , une voix lugubre et menaçante retentit dans ma cabane et m’appelle... Je frissonne, mes cheveux se dressent sur ma tète, une sueur froide inonde mon visage; j’éprouve déjà tous les avant-coureurs de la mort.... je reconnais la voix terrible de l’ange exterminateur. . . je crois le voir encore armé de son- glaive étincelant... Saisi d’épouvante et d’horreur, j’entends prononcer cet arrêt irrévocable : « Adam, il faut « quitter la terre, tes enfants et ta dépouille mor-

LA MOUT D’ADAM

« telle ! Prépare ton âme «à ce sacrifice. Le jour « qui va paraître sera le dernier de tes jours;

« avant de perdre la vie, tu verras l’ange de la « mort qui t’annoncera l’instant où tu dois expi- « rer... »

SETH

Non, mon père... tu ne mourras point; ton esprit troublé a pris un vain songe pour un avertissement du ciel; non, tu ne mourras point!...

ADAM

Cesse de t’abuser; ce jour sera le dernier de ma vie... Mais dois-je me plaindre? j’ai rempli une longue carrière, je laisse la terre habitée. Nous n’occupons encore qu’un point de l’espace immense de ce globe créé pour nous; mais un jour mes descendants s’étendront sur sa surface entière... les hommes se disperseront, ils cesseront de former une seule famille... En s’éloignant les uns des autres, puissent-ils n’oublier jamais qu’ils sont frères!... Ah! sans le remords déchirant qui m’accable, j’envisagerais la mort avec sérénité; père du genre humain, je me consolerais en pensant que je laisse à mes enfants une mémoire à jamais chère et respectable !...

SETH

L’union régnera toujours parmi eux : il est si

DRAME

naturel , si doux de s’aimer, de secourir ses frères !... Ils craindront , ils honoreront le Créateur, cet être suprême dont l’univers entier atteste la puissance; ils seront heureux, et te béniront jusqu’à la fin des temps.

ADAM

Hélas ! nous ne voyons encore que l’enfance du monde, et la terre est déjà souillée par le crime ; elle a été abreuvée du sang de l’innocent... Ici, dans ce lieu même, l’infortuné, le vertueux Abel, a succombé sous les coups de son frère. . .

Éloigne un souvenir si cruel, mon père ; ne te laisse point abattre par de vaines terreurs... N’en doute pas, ton imagination est frappée par l’illusion d’un songe... Tu reverras Éliel.

ADAM

Ah! puissé-je, avant d’expirer, l’embrasser et le bénir !

SETH

Au nom du ciel, mon père, écarte de ton esprit les idées funestes qui le troublent! Tu vivras encore des siècles, pour le bonheur de tes enfants... Mais, tu ne m’écoutes plus, les traits de ton visage s’altèrent!... Mon père!

LA MORT D’ADAM

ADAM

Le jours’obscurcit. . . on n’entend plus le ramage des oiseaux... quel calme effrayant... quels sinistres présages!...

SETH, troublé.

Mon père, entrons dans ta cabane. . .

ADAM

Entends-tu ces accents plaintifs?... ce sont les cris lugubres des oiseaux de la nuit. . .

SETH

Juste ciel !... le jour disparaît !...

ADAM

Mon fils, où es-tu?... Approche-toi , Setli; donne-moi ta main. . .

SETH

Viens dans mes bras !... appuie-toi sur mon sein... Adam, mon père!... rien, non, rien ne pourra me séparer de toi. . . Je partagerai ton sort. . .

(On entend le bruit du tonnerre.)

ADAM

Quel bruit menaçant!... O prodige inouï!... Mon fils, la terre tremble sous nos pas... L’univers va-t-il s’écrouler?... O Dieu! que ton bras puissant raffermisse ses fondements ébranlés ! Ne frappe que moi, mais épargne le genre humain;

DRAME

daigne conserver ton ouvrage!... (L’Ange de la mort

paraît sur le haut du rocher ; on l’aperçoit à la lueur des éclairs.)

Ciel, à la pâle lueur des éclairs, qu’ai-je entrevu?... est-ce une illusion?... Seth, mon fils, tourne les yeux vers ce rocher...

L’ANGE DE LA MORT

Adam !...

ADAM

Envoyé de mon créateur, de mon juge, ange de mort, me voici.

L’ANGE DE LA MORT

Ainsi l’a dit celui qui t’a créé de la poussière : « Avant que le soleil soit descendu derrière la « forêt des cèdres, Adam mourra ! ... » Alors lu me verras apparaître sur ce rocher; et je l’ébranlerai. Un bruit semblable à celui du tonnerre se fera entendre; ton œil éteint ne distinguera plus rien ; mais ton oreille entendra le rocher s’écrouler « avant que le soleil soit descendu derrière la « forêt des cèdres ! »

ADAM

Dis à l’Éternel que je suis soumis, que je l’adore. Ange exterminateur, conjure-le d’adoucir pour moi les angoisses de la mort...

(L’Ange de la mort disparaît, le jour renaît.) i. 2

LA MORT D’ADAM

SETH

O mon père !... ton malheureux fils ne pourra te survivre !

ADAM

C’en est fait !... la sentence irrévocable est prononcée... Moi, Adam, sorti de la main créatrice du Tout-Puissant, je vais devenir la proie de la mort !... O parole terrible !... « Avant que le so- « leil soit descendu derrière la forêt des cèdres!...» Le jour reparaît, et lorsqu’il finira je cesserai d’exister... J’ai vu ce matin l’aurore pour la dernière fois, et la nuit qui ce soir couvrira l’univers sera pour moi seul une nuit éternelle !...

SETH

Non, je ne saurais croire que le ciel soit insensible à nos pleurs, à nos gémissements !... Je vais rassembler mes frères ; nous nous rendrons ensemble au pied de cet autel où depuis tant de siècles ta main chaque jour offre un sacrifice à l’Éternel... nos cris parviendront jusqu’à lui, il aura pitié de tes enfants, il prolongera ta vie...

ADAM

Arrête, mon fils, tu redoublerais mes peines sans rien changer à mon sort. Comment soutiendraisje ce spectacle déchirant et le désespoir de ta mère?

DRAME

épargne-moi cette douleur inexprimable... Je t’ai choisi pour me fermer les yeux ; seul, entre mes enfants, tu seras témoin de ma mort, seul tu recevras mes adieux Je connais ta tendresse,

mais j’ai compté sur ton courage : n’affaiblis point le mien; soumettons-nous, mon fils...

SETH

Où vas-tu, mon père?

ADAM

Adorer l’Éternel ; je veux, avant de mourir, lui offrir un dernier sacrifice. Va cueillir des fleurs, prends le lait le plus pur, apporte aussi l’orge sacrée : va, et reviens promptement; je serai dans ma cabane.

(Adam entre dans sa cabane.)

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