GAIN
Je ne veux point de ta pitié... Tu me hais, tu le dois... Tu ne m’as jamais aimé... Ce fut ton indifférence pour moi et l’excès de ton amour pour Abel qui m’ont perdu... Ce fut ton injustice qui fit naître dans ce cœur ulcéré la jalousie et la haine... Si ïnon père m’eût aimé, j’aurais conservé l’innocence, je connaîtrais le bonheur... N’accuse que toi, barbare, du coup mortel qui t’a privé d’un fils!... Toi seul m’inspiras cette aveugle fureur, ce fatal mouvement de désespoir!... toi seul je dois mon crime et le remords qui m’accable, ma punition terrible et la honte qui me flétrit... Tu frémis!... tu n’oses tourner tes regards sur ce front sanglant, marqué de l’ineffaçable empreinte de la colère vengeresse du Tout-Puissant... ce signe de réprobation, qui me rend un
LA MORT D’ADAM
objet d’horreur aux yeux mêmes de ma femme, de mes enfants. . .
0 Caïn! quel jour as-tu choisi pour m’accabler de reproches si peu mérités?
CAIN
Errant sur la terre, abandonné, proscrit, la soif de la vengeance me dévore... je t’ai cherché pour l’assouvir...
ADAM
C’est ton juge et le mien qui t’envoie... je dois m’interdire la plainte et le murmure... Tu vois mon trouble, ma douleur... es-tu satisfait?
CAIN
Non, cette vengeance ne me suffit pas.
ADAM
Que veux-tu davantage?
CAIN
Te maudire.
ADAM
C’en est trop !... Caïn, songe quel’Éternel peut s’apaiser; sa clémence peut mettre un terme à les maux; ne renouvelle point sa colère par de criminelles fureurs... ne maudis point ton père...
DRAME
CAÏN
Pour moi il n’est plus de pardon.
ADAM
Oh, ne maudis point Adam!... Viens, suismoi... Vois cet autel : c’est là que reposent les cendres de ton frère... Reconnais-tu ce lieu funeste ? C’est ici que se commit le premier forfait qui ait déshonoré l’humanité ! C’est ici qu’Abel reçut le coup mortel ; cette pierre fut teinte de son sang, de ce sang généreux et pur qui rejaillit sur moi... Je l’ai vu expirer, et dans ce fatal moment je ne t’ai point maudit... Je détestai ton crime e mon existence... Et toi, cruel, tu voudrais aujourd’hui maudire ton père !...
CAIN
Où suis-je?... Barbare! où m’as-tu conduit?
ADAM
Tourne les yeux de ce côté, regarde : c’est une fosse que ce bras défaillant vient de creuser!... Aujourd’hui même je dois mourir, l’ange de la mort me l’a déclaré...