‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesse (volume 2)Chapitre 28 sur 122 · AG AU · texte numérisé non relu

AG AU

Oui, mon fils, c’est ce principe divin qui failles héros et les grands hommes; alors il est pur et tel que Dieu nous l’a donné ; mais l’homme corrompu abuse de ce don précieux, il le dénature, l’avilit, le tourne sur des objets vains et frivoles, enfin il en fait l’orgueil.

ISMAEL

Mère, Dieu est bon; quand nous suivons sa loi, il doit donc nous aimer?

AGAR

Il est alors notre père.

ISMAEL

Pourquoi donc gémissez-vous? Pourquoi sommes-nous sans appui , sans secours dans ce désert?

AGAR

Il veille sur nous, et ne veut que nous éprouver.

ISMAEL

Et cependant la fatigue, le chagrin nous accablent : privés d’asile et de nourriture, comment résister à tant de maux?

AGAR

Par le courage qui les méprise, par la résignation qui s’y soumet sans murmure. Souffrir est le

partage de la vie : c’est un temps d’épreuves et d’orages, temps rapide et court! suivi, pour la vertu, de l’immortalité, de la gloire et du bonheur. Cessons donc de nous plaindre. Songeons aux biens qui nous attendent, et tâchons de nous en rendre dignes.

ISMAEL

Mère, vous ne craignez donc pas la mort?

AGAR

Hélas ! je ne crains que de te survivre.

ISMAEL

La mort n’est rien !... c’est un instant !... Mais souffrir, endurer la faim, la soif!

AGAR

Mon fils, il est encore un plus affreux tourment... c’est celui de ne pouvoir soulager ceux qu’on aime.

ISMAEL

Ne l’ai-je pas senti?... Je vous ai vue pleurer.

AGAR

Cher enfant, si je pouvais, en donnant ma vie, sauver la tienne !...

ISMAEL

Mère! qu’en ferais-je, séparé de vous?...

AGAR

Mon Ismaël!... Cruelle Sara, si vous l’entendiez, si vous le voyiez... votre cœur barbare en serait attendri... Et moi, que ne dois je pas ressentir!... Mon fds, ne nous laissons point abattre : notre sort est affreux, mais Dieu peut le changer.

ISMAEL

Ce désert produit bien quelques fruits sauvages dont nous pourrions nous nourrir ; mais sous un soleil aussi brûlant, la soif dévore, et l’on n’aperçoit ni citerne ni ruisseau. . .

AGAR

Nous en découvrirons peut-être... D’ailleurs, ce vase, le seul bien qui nous reste, contient encore de l’eau : elle est pour toi, c’est une dernière ressource que ma tendresse te réserve.

ISMAEL

Je veux la partager avec vous.

AGAR

En conservant ta vie, je prolongerai la mienne.

ISMAEL

Mère?

AGAR

Mon enfant?

ISMAEL

Depuis deux jours je n’ai pas dormi ; je me sens accablé : asseyons-nous.

AGAR

Viens prendre du repos, tu retrouveras des forces; couche-toi à l’ombre de ce buisson.

(Ismaël se couche, Agar reste auprès de lui.)

ISMAEL

Mère, essayez de dormir aussi.

AGAR

Non, je te veillerai. (A part.) Ses yeux se ferment... heureux âge!... (Ismaël s’endort tout à fait.) Dors, cher enfant; tu ne sentiras plus tes maux, et les miens seront adoucis... Que ses traits sont changés! ils portent l’empreinte delà souffrance... O mon fils! si tes plaintes ne me déchiraient le cœur, avec quel courage je supporterais ma destinée!... Mais l’entendre gémir... voir couler ses larmes, c’est un supplice au-dessus de mes forces... il épuise toute ma constance... Comme il sommeille!... Pauvre enfant! (Elle l’embrasse.) Que je t’aime !... (Elle porte la main sur son front.) Son visage est brûlant, le soleil frappe sur sa tête; même en dormant, il est donc destiné à souffrir !.... Mais ne pourrais-je pas, avec mon voile suspendu à cette branche, lui former un abri? (Elle cherche à tirer la

COMÉDIE

branche à elle; dans le mouvement qu’elle fait pour y atteindre, elle renverse le vase déposé à ses pieds; l’eau qu’il contenait se

répand.) Grand Dieu! qu’ai-je fait?... Ce vase, ma dernière espérance, mon unique ressource, la vie de mon fils!... malheureuse que je suis!... Cette eau pouvait du moins lui suffire jusqu’à demain... et d’ici là, de nouvelles recherches nous auraient peut-être fait découvrir un ruisseau !... (Elle tombe accablée de douleur.)

ISMAEL, se réveillant.

Mère !...

AGAR

Mon fils?...

ISMAEL

Mère! je brûle... je n’en puis plus... un feu cruel me dévore.

AGAR, prenant Ismaël dans ses bras, et le couvrant de son voile.

Mon Dieu . prenez pitié de l’excès de ina peine !...

ISMAEL

Mère, je meurs de soif ; une goutte d’eau, et vous me rendrez la vie.

AGAR

Hé bien, mon fils, reçois donc mon dernier soupir... Tu meurs, j’en suis la cause; pardonnemoi ! je ne te survivrai pas.

ISMAEL

Mère, cette eau, vous l’avez donc bue?

AGAR

Que dis-tu?... 0 mon fils! peux-tu me croire assez barbare?...

ISMAEL

La douleur égare et trouble ma raison ; vous me pardonnez, ma mère?

AGAR

En cherchant à te garantir du soleil, j’ai renversé le vase, et je t’ai donné la mort!

ISMAEL

Non, mère... non... cette eau n’aurait pu me suffire...

AGAR

Quelle pâleur couvre son front !... Mon fils !...

ISMAEL

Mère, donnez-moi votre main... que je la baise encore...

AGAR

La sienne est froide et tremblante. . . Ismaël !... 11 ne me répond pas!... Ismaël, ouvre les yeux!... embrasse une dernière fois ta malheureuse mère. . . Son cœur bat encore... Être Suprême et bienfaisant, toi à qui tout est possible, soutien protecteur

COMEDIE

des infortunés, daigne jeter un regard sur moi !... Je me soumets si tu l’ordonnes; ma confiance en ta bonté égale mon obéissance !.. . Conserve-moi le bien que tu m’as donné ! ou du moins, grand Dieu! ne me condamne point à vivre!... Tu vas prononcer, j’attends mon arrêt... C’est un père qui va le rendre ! (Elle retombe auprès de son fils.)

L’ANGE, derrière le théâtre, après un long silence.

Agar !...

AGAR

Qu’entends-je? quelle voix céleste vient ranimer mon cœur? (On entend une douce symphonie.) OÙ suis-je?...

(La toile du fond se lève, et l’on aperçoit sur un nuage l’ange tenant une palme à la main. Le théâtre change, et représente un frais paysage.)

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