SCÈNE lï. — ABRAHAM, ISAAC
Enfin je vous retrouve... O mon père, au nom du ciel, ne fuyez plus votre malheureux fils ; daignez m’entendre et, me répondre !
ABRAHAM
Approche, mon fils... approche...
ISAAC
O bonheur inattendu !... mon père ne cherche plus à s’éloigner de moi.
ABRAHAM
Tu le veux. . . le ciel l’ordonne. . . je dois rompre le silence... mais la parole expire sur mes lèvres tremblantes. . .
ISAAC
Qu’avez-vous donc à me révéler?
ABRAHAM
Le comble des malheurs. . .
ISAAC
Êtes-vous irrité contre moi?...
ABRAHAM
Jamais, hélas, tu ne me fus plus cher !
ISAAC
S’il est vrai, est-il pour vous et pour moi un malheur qui nous puisse accabler?...
ABRAHAM
Telle est l’horreur de ton sort et du mien, que plus l’affection mutuelle qui nous unit est tendre, plus nous sommes infortunés...
ISAAC
Non, mon père, non, votre tendresse consolera toujours ou dédommagera votre fils.
ABRAHAM
Si tu savais. . .
ISAAC
Parlez...
ABRAHAM
Eh, le puis-je?...
ISAAC
Vous pâlissez !... les pleurs inondent votre visage. . . Malgré moi je tremble. . . Cependant aucun péril ne menace ni vos jours ni ceux de ma mère : vous m’aimez, Dieu vous protège. . .
ABRAHAM
Que dis-tu?... Non, mon fils ; Dieu ne protège plus ton malheureux père... le bras redoutable du Tout-Puissant s’est appesanti sur moi.
COMÉDIE
Qu’entends-je ?... et cette alliance qu’il a faite avec nous...
ABRAHAM
Elle est rompue...
ISAAC
Les promesses du Seigneur seraient vaines !...
ABRAHAM
Arrête... n’ajoute point aux maux qui m’accablent!... Pleure avec moi, mais, comme moi, sans murmurer...
ISAAC
Ce cœur formé par vous pourrait-il cesser un instant d’être soumis à la volonté du Seigneur! Mais si sa justice vous menace, c’est moi surtout qu’il veut punir. Je ne l’aurai point servi avec assez d’ardeur; seul, sans doute, je suis criminel. Vos longs travaux, votre amour pour lui, votre vie entière, vous assurent de sa protection; sa colère ne doit tomber que sur ma tête. Pourquoi faut-il que la tendresse paternelle vous en fasse partager le poids!...
ABRAHAM
Toi coupable!... Mon fils! cher objet des plus tendres affections de mon âme ! jouis du moins, jouis du seul bien qui te reste... cpie le doux té-
loi
ISA AC
moignage d’une conscience pure soit une consolation pour toi...
1SAAC.
Vous n’êtes point irrité, je ne suis point coupable, et vous gémissez sur mon sort!... Daignez donc m’expliquer ce mystère impénétrable...
ABRAHAM
Dieu lui-même a prononcé l’arrêt funeste. . .
ISAAC
Achevez...
ABRAHAM
Eh quoi, l’état où je suis, mon trouble affreux, mon désespoir ne t’éclairent point?
ISAAC
Craignez-vous pour mes jours?... Vous ne répondez point... vos sanglots redoublent... Je touche au terme de ma vie. . .
ABRAHAM
Viens dans mes bras !... viens recevoir les derniers embrassements du plus malheureux de tous les pères !... Infortuné, tu pleures. . .
ISAAC
Je ne m’en défends pas. . . La vie m’était chère. . . je faisais votre bonheur... Mon père, est-ce aujourd’hui que je dois mourir?... Vous gardez le
COMÉDIE
silence... Je comprends... Ah! ne me quittez plus... souffrez que j’expire doucement dans vos bras...
ABRAHAM
Dieu, qui soutiens ma vie dans cet affreux moment; Dieu, qui me donnes la force de voir, d’entendre Isaac sans succomber à l’horreur du tourment que j’éprouve, achève de triompher de la nature; qu’inspiré par toi, par ton amour, je puisse instruire mon malheureux fils de l’ordre sanglant que lu m’as donné !
ISAAC
Juste ciel !... qu’avez-vous encore à m’apprendre?...
ABRAHAM
Tu vas périr... Tu n’auras paru qu’un instant sur la terre. .. mais ta vie fut heureuse et pure, et ta mort sera glorieuse. . .
ISAAC
Vous ranimez mon coeur abattu... La patrie est-elle en danger? Dois-je combattre pour elle? Dois-je, avant d’expirer, triompher de ses ennemis ?
ABRAHAM
Un sort plus beau t’est réservé!... Bénis le ciel... élève ton âme jusqu’à l’Être Suprême qui
ISA AC
t’a créé : c’est pour lui, c’est pour ton Dieu, que tu dois mourir. . .
1SAAC.
Comment !...
ABRAHAM
Sur son autel sacré...
ISA AC
Dieu me demande pour victime !... Mon sang, le sang humain coulera sur l’autel du Seigneur! Que dis-je?... Ah! pardonnez ce premier mouvement de surprise et d’effroi !... J’adore les décrets du Dieu d’ Abraham, du Dieu de mon père... et j’offre à sa justice une victime obéissante... Mais quel sera le sacrificateur?...
ABRAHAM
Connais toute l’horreur de ma destinée , et l’excès de mon désespoir... Ce bras paternel...
ISAAC
Je frémis... Vous, mon père!...
ABRAHAM
Je me soumets; c’est assez. Dieu fera le reste.
ISAAC
O le plus infortuné des pères!... maintenant, c’est sur vous seul que je pleure !... Donnez-moi cette main tremblante, que je l’arrose de mes lar-
mes; qu’elle me bénisse encore une fois avant de me percer le sein ! (il se met à genoux.) Mon père, délivrez-moi promptement de la vie; je ne puis supporter l’attente du coup qui doit la terminer... Hâtez-vous d’obéir... Dieu, n’en doutez pas, saura trouver pour vous une récompense proportionnée au service qu’il exige...
ABRAHAM
Va, ce n’est point sur la terre que sajusticemela destine ! En sera-t-il pour moi quand tu n’existeras plus?... et penses-tu que je puisse te survivre?...
ISAAC
Vivez pour consoler ma malheureuse mère. .
ABRAHAM
La consoler !... le meurtrier de son fds en aurait-il le droit?... Non, non : le coup qui va te
I frapper rompra tous les noeuds qui me lient; il anéantira pour moi les titres si sacrés et d’époux et de père. Je perdrai dans le même instant et la compagne chérie qui fit mon bonheur, et le fils, unique objet de mes espérances...
ISAAC
Ma mère!... que deviendra-t-elle?... Ah! terminez un supplice qui m’accable!... Mon père,