SCÈNE I. — SÉLIMA , THIRSA
SÉLIMA.
Quel beau jour!... qu’il est pur!... Entre tous* les autres jours de ma vie, il n’en est point de plus doux... Sunim , le tendre et vertueux Sunim a choisi Sélima... Aujourd’hui même, ma sœur, je serai l’épouse de Sunim. Tandis qu’Ève et nos mères ornent de fleurs le bosquet nuptial, reposons-nous ici. Sans doute Adam sortira bientôt de sa cabane... Avec quelle joie j’irai me jeter dans ses bras!... je l’embrasserai la première ; tu le permettras , Thirsa ?. . . Je lui dirai : « Mon père ! je suis heureuse !... »
LA MOUT D'ADAM
Il s’attendrira, il m’appellera sa Sélima... Je presserai contre mon cœur sa main paternelle, cette main qui me conduira dans le bocage sacré où je recevrai les serments de Sunim... Thirsa, conçois-tu mon bonheur?... Oh! si le ciel nous rendait notre plus jeune frère; si Sunim pouvait retrouver Éliel, et ramener à notre père cet enfant chéri, rien ne manquerait à ma félicité !...
THIRSA.
Pauvre petit Éliel ! qu’est-il devenu?... Tu dis, ma sœur, que Sunim le cherche encore?
SÉLIMA.
Oui, ce matin Seth et Sunim sont partis des cabanes avant le lever de l’aurore...
THIRSA.
Oh ! s’ils reviennent avec Éliel, quelle joie pour notre père !
SÉLIMA.
Adam ressent pour cet enfant une affection si vive ! il le regardait avec tant de complaisance !... Il nous a dit souvent qu’Éliel a tous les traits du malheureux Abel.
THIRSA.
Abel !... Je n’entends jamais prononcer le nom d’Abel sans ressentir quelque peine. Je n’ai pu le
Dit A. Mli.
connaître, mais je sais qu’il était un des enfants de notre père, et qu’il n’est plus... Cette idée est terrible. Depuis la création, Abel est le seul des hommes qui ait disparu de la terre. . .
SÉL1MA.
Peut-être, hélas! Adam a-t-il perdu d’autres enfants !...
THIRSA.
Mais du moins, depuis que nous existons, aucun de nos frères n’a péri ?
SÉLIMA.
Je le crois ; l’homme est fait pour vivre si longtemps, et il conserve tant de force dans sa vieillesse !... Le seul vieillard qui soit sur la terre nous en offre l’exemple : Adam n’est-il pas aussi robuste que nos frères !
THIRSA.
Et notre mère, comme elle est belle encore !
SÉLIMA.
Il est vrai qu’Adamet Ève sont sortis des mains du Créateur; ils doivent être plus beaux, plus forts que le reste des hommes.
THIRSA.
Tant mieux, ils vivront davantage.
LA MOUT D’ADAM
SÉLIMA.
Puissent-ils nous survivre !
TH1RSA.
Notre père!... que sa figure est majestueuse et touchante ! comme ses beaux cheveux blancs ornent sa tète vénérable !
SÉLIMA.
C’est l’ouvrage des siècles.
THIRSA.
Nul autre homme encore n’a des cheveux semblables... Mais, ma sœur, la blonde chevelure d’Eliel deviendra blanche aussi?
SÉLIMA.
Oui, sans doute, si le ciel prolonge la vie d’Éliel...
THIRSA.
Tu soupires!... aurais-tu donc un triste pressentiment?... Éliel s’est imprudemment égaré dans la forêt... mais nous ne devons pas avoir d’inquiétude pour sa vie.
SÉLIMA.
Depuis deux jours il est perdu!... je crains tout.
DRAME
THIRSA.
Tu m’effraies, ma sœur! Éliel, ainsi que moi, n’a que treize ans : serait-il possible de mourir si jeune?
SÉLIMA.
Ne sais-tu pas qu’on peut mourir à tout âge !
THIRSA.
On me l’a dit, mais nous n’en avons jamais vu d’exemples... Enfin , je ne conçois pas la mort...
SÉLIMA.
Tourne les yeux, regarde ces cyprès, ils ombragent le tombeau d’Abel. . .
THIRSA.
Ne me parle plus d’Abel... ne m’en parle jamais.
SÉLIMA.
Tu pleures, ma Thirsa !
THIRSA.
Sélima !.. dis-moi qu’Éliel ne mourra point.
SÉLIMA.
Le ciel nous le rendra... je l’espère... Mais, écoutons, n’entends-je pas la voix de Sunim?
LA MOUT D’ADAM
THIKSA.
Oui, c’est lui... Il revient seul!... Ah ! malheureux Éliel !