Théatre d'education a l'usage de la jeunesse
Depuis longtemps, ma chère Dorine, je désirais avoir avec vous un entretien au sujet de ma nièce. Je vous ai placée auprès d’elle pour cultiver son cœur et son esprit, lui donner des talents agréables, et surtout pour m’éclairer sur ses défauts...
DORINE
Madame est elle-même assez pénétrante...
MÉLANIDE
Point du tout; d’ailleurs la dissipation dans laquelle je vis me laisse si peu de temps !... J’aime
L’ENFANT GÂTÉ
le monde, vous le savez, mais j’aime encore davantage ma nièce; que n’ai-je plus d’instruction! je me consacrerais entièrement à l’éducation de Lucie.
DORINE
Personne n’est plus en état que madame...
MÉLANIDE
Non, je me rends justice; je n’ai nul talent, je ne sais rien. On me donna des maîtres dans ma jeunesse, mais je fus élevée loin de mes parents : c’est la meilleure excuse que je puisse donner de mon ignorance. Enfin, Lucie m’est chère; je suis veuve, je n’ai point d’enfants : elle sera ma seule héritière, et je ne veux pas qu’elle me reproche un jour la négligence dont mille fois, au fond du cœur, je n’ai pu m’empêcher d’accuser mes parents.
DORINE
Mademoiselle Lucie est bien digne de votre tendresse ; c’est une charmante personne.
MÉLANIDE
C’est ce que vous lui répétez sans cesse, et ce que je lui dis souvent moi-même; eh bien, nous avons tort, nous la gâtons.
DORINE
Ah ! madame, ce n’est pas un caractère comme le sien qu’on peut gâter.
COMEDIE
MÉLANIDE
Il est vrai qu’elle est plus avancée qu’un ne l’est ordinairement à son âge...
DORINE
Elle n’a pas quatorze ans.
MÉLANIDE
Elle promet beaucoup ; mais je voudrais qu’elle se fit remarquer par ses talents et son bon cœur. Sans talents on s’ennuie ; je l’éprouve moimême. Recevoir et faire des visites, c’est un plaisir dont on se lasse si vite! C’est là cependant la plus grande ressource des gens désœuvrés. Enfin , je désire qu’elle ait une âme sensible; sans ce don précieux, on ne jouit de rien.
DORINE
Madame a un fonds de morale qui me charme toujours.
MÉLANIDE
Lucie, instruite, élevée par vous, sera, je l’espère, une personne accomplie; l’étude et la lecture donneront à son esprit ce qui manque au mien.
DORINE
D’autant qu’elle a une application, une mémoire prodigieuses !... et un goût naturel !...
L’ENFANT GATE
MÉLAXIDE.
Oui, eile a beaucoup de goût; je crois qu’elle se mettra fort bien... Elle se coiffe déjà avec grâce... Je craignais pourtant qu’elle ne fût pas très-appliquée.
DORIXE.
Elle l’est trop pour sa santé; car elle a les nerfs d’une délicatesse...
MÉLAXIDE.
Elle tient de moi... Vous continuez à en être contente? Elle apprend à merveille? Que sait-elle?
DORIXE.
Elle est si jeune!...
MÉLAXIDE.
Quand j’assiste à vos leçons, je vous avoue que sa distraction et votre indulgence m’impatientent parfois.
DORIXE.
Mais, madame, je vous ai déjà dit que votre présence l’intimide ou l’occupe ; elle vous regarde, pense à vous, et...
MÉLAXIDE.
Ma chère Dorine, vous me flattez...
DORIXE.
Mon Dieu, madame, tenez... encore hier, j’ai grondé mademoiselle de ce qu’elle avait mal joué
COMÉDIE
du clavecin devant vous ; elle m’a répondu : « C’est que ma tante était vis-à-vis de moi ; et je pensais qu’il n’y a pas dans le monde de plus beaux yeux que les siens, de plus expressifs, de plus brillants... »
MÉLANIDE, d’un ton sévère.
Lucie vous a dit cela?
DORINE
Mot pour mot, et avec cette naïveté, cette grâce, qui lui sont si naturelles. . .
MÉLANIDE, du même tom
De bonne foi, mademoiselle, pensez-vous me séduire par cette flatterie ridicule?
DORINE
Quoi, madame, me croiriez-vous capable?...
MÉLANIDE
Écoutez. Je vous trouve mille bonnes qualités : vous avez de l’esprit, des talents, de l’instruction; mais, de grâce, si vous voulez que nous vivions ensemble, ne me louez pas; je hais les éloges, et je m’en défie.
DORINE
La modestie accompagne toujours la supériorité.
Encore!...
MÉLANIDE
L’ENFANT GÂTÉ
DORINE
N’en parlons plus. Croyez, madame, que mon attachement pour vous et pour mademoiselle votre nièce est sans bornes, et que...
MÉLANIDE
Prouvez-le-moi donc en me secondant. Je veux aussi que vous donniez quelques soins à l’éducation de cette petite fille élevée auprès de Lucie.
DORINE
Toinette?...
MÉLANIDE
Oui. Elle est orpheline; sa mère, qui fut quinze ans à mon service, me la recommanda en mourant. D’ailleurs, Toinette annonce le meilleur naturel; elle est remplie d’heureuses dispositions. Vous voyez comme elle profite des leçons que vous donnez à Lucie; elle dessine, elle joue du clavecin toute la journée : je ne suis pas en état d’apprécier ce qu’elle sait, mais ce désir d’apprendre, à son âge, la rend vraiment intéressante.
DORINE
Je vous obéirai, madame; mais je n’ai pas, je l’avoue, une grande idée de son esprit.
MÉLANIDE
Elle est douce, ingénue, sensible et franche; lorsqu’elle se trouve en présence de personnes à
COMÉDIE
qui elle doit du respect, (die attend qu’on l’interroge; et ses réponses sont toujours justes. Elle est réservée, discrète, appliquée, reconnaissante; en un mot, elle sait se faire aimer. S’il est vrai qu’on puisse posséder tous ces mérites sans avoir d’esprit, vous conviendrez que l’esprit est un avantage dont on peut facilement se passer. (Elle regarde à sa montre.) Mais je m’oublie, tout en causant... Il est midi... J’ai à déjeuner vingt personnes qui doivent être arrivées.
DORINE
Ne fait-on pas une lecture aujourd’hui chez madame?
MÉtANIDE.
Eh vraiment oui, et qui nous tiendra jusqu’à quatre heures. Je veux aller aussi à l’opéra nouveau; car j’ai ma loge. Lucie va venir prendre ses leçons ; vous lui direz que, si vous êtes contente d’elle, je la mènerai à l’Opéra. Adieu, ma chère Dorine; n’oubliez pas mes recommandations, et justifiez toute la confiance que j’ai en vous. (Elle
sort.)