‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesseChapitre 15 sur 106 · SCÈNE VIII. — TOINETTE, LUCIE · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII. — TOINETTE, LUCIE

TOINETTE

Venez, venez, mademoiselle; j’ai de drôles de choses à vous conter.

LUCIE

De quoi s’agit-il?

L’ENFANT GATE

TOINETTE

Croyez-vous toujours à l'amitié de mademoiselle Dorine?

LUCIE

Je n’ai pas de raisons d’en douter .

TOINETTE

Connaissez-vous son écriture?

Sans doute.

TOINETTE, tirant une lettre de sa poche.

Eh bien, tenez... voici une lettre qu’elle a commencée. Voulez-vous savoir comment elle vous y traite?

LUCIE

Vous l’avez lue?

TOINETTE

D’abord sans savoir ce que c’était, et puis après pour m’éclairer sur son compte.

LUCIE

Toinette, ce que vous avez fait là est fort mal; on ne doit pas...

TOINETTE

j’en conviens’; mais c’est mon attachement pour vous qui m’a fait commettre cette faute. J’ai vu qu’on parlait de vous dans cette lettre, et j’ai voulu savoir à quoi m’en tenir. Tenez, la voici.

COMÉDIE

LUCIE

oi

Si vous me la donnez, je la brûlerai sans l’ouvrir.

Oh! en ce cas, je la garde. Écoutez, mademoiselle, le mal est fait, profitez-en. . .

LUCIE

Mais comment ce papier est-il tombé entre vos mains?

TOINETTE

Je l’ai trouvé sur l’escalier.

LUCIE

Dorine y dit du mal de moi ?

TOINETTE

Ce ne sont peut-être que des vérités. Je vais lire, vous en jugerez. (Elle lit tout haut.) « Plaignez- « moi, chère amie, non-seulement d’être séparée « de vous, mais encore pour l’ennuyeuse vie que « je mène ici. Cette petite fille, dont je vous ai « déjà parlé, m’excède tous les jours davan- « tage... »

LUCIE, l’interrompant.

Mon nom n’y est pas, c’est peut-être de vous qu’il est question.

TOINETTE

Écoutez jusqu’au bout. (Elle lit.) « Pour surcroît

L’ENFANT GÂTÉ

« de peines, je suis obligée de l’approuver et surin tout de la flatter; elle est si vaine, que c’est le « seul moyen de lui plaire. . . »

Ah ! Dieu !...

TOINETTE, lisant toujours.

« Elle se croit un petit prodige, et en vérité « elle n’a pas le sens commun ; orgueilleuse, mois queuse, elle a tous les défauts qu’engendre la « bêtise : passant sa vie dans l’oisiveté, à railler « ou à médire, ou, devant un miroir, à contempler « la figure la plus médiocre et la plus commune. « Enfin Lucie. . . » Le nom y est cette fois !...

LUCIE

Quelle horreur !...

TOINETTE, continuant.

« Enfin, Lucie sera certainement un jour la « plus ridicule et la plus impertinente petite per- « sonne... »

Voilà tout, mademoiselle, la lettre n’est pas achevée... Elle s’est arrêtée en beau chemin!

LUCIE

Donnez, je veux relire moi-même. (Elle prend la lettre et lit tout bas.)

COMÉDIE

TOÏNETTE.

Voyez, je n’ai rien ajouté.

LUCIE, rendant la lettre.

Est-il possible d’avoir l’âme assez méchante !... de pousser aussi loin la fausseté !... J’ai peut-être tous les défauts qu’elle signale; mais pourquoi me les cacher, ne pas m’en avertir? j’aurais essayé de m’en corriger !

TOÏNETTE.

Il faut tout conter à madame.

LUCIE

Cela n’aura-t-il pas l’air d’une vengeance ? Et la vengeance est bien condamnable !

TOÏNETTE.

Ce ne sera pas pour vous venger, mais pour cesser de tromper madame.

LUCIE

Je ne parlerai point de la lettre, je ferai seulement l’aveu du mensonge de tantôt.

TOÏNETTE.

Cet aveu ne suffira peut-être pas pour la faire renvoyer; madame est si bonne !

LUCIE

N’importe , j’y suis décidée.

L’ENFANT GÂTÉ

T01NETTE

Je vais aller chercher madame.

Ne lui dites rien ; je veux moi-même lui avouer ma faute.

TOINETTE , à part.

Oui, oui, elle ne parlera pas de la lettre; mais je la montrerai. Il faut punir les méchants. (Elle

sort.)

LUCIE, seule.

Quelle ingratitude ! Que de fausseté ! Je dois la plaindre d’être si méchante ; elle se prépare bien des remords ! Peut-être est-ce le résultat d’une mauvaise éducation ; on l’aura trop flattée dans son enfance !... Odieuse flatterie, je vous déteste

à jamais !... (Elle se laisse tomber dans un fauteuil.)

SCÈXE ÎX. — DORINE, LUCIE.

DORINE, dans le fond du théâtre sans voir Lucie.

Impossible de trouver cette lettre! Il y a de quoi perdre la tête...

LUCIE, se levant.

(A part.) C’est elle ; le cœur me bat. (Haut.) Que cherchez-vous?

DORINE

Ce n’est rien... Mais que faisiez- vous là toute seule ?

Je rêvais... Je pensais à mes défauts...

DORINE

Ainsi vous vous occupiez de chimères ! Je vous gronderai d’employer si mal votre temps.

LUCIE

Non, je me connais enfin... et je voudrais me corriger; mais il faut me seconder, m’éclairer. Àvertissez-moi de tous mes défauts ; en un mot, devenez sincère. . . A ce prix je puis encore. . . vous conserver mon amitié.

DORINE

Que signifie ce langage... cet air sombre et contraint?

LUCIE

Que je ne sais point feindre... Ce vice affreux n’a pas encore gâté mon cœur... J’appellerai l’amitié à mon secours ; elle ne me flattera point, elle me dira la vérité... Je suis jeune, je parviendrai peut-être à surmonter les défauts qu’on m’a trop justement reprochés !...

DORINE

Qu’entends-je ! Ah ! je suis perdue !...

LUCIE

Je ne vous sais pas mauvais gré de m’avoir dé-

L’ENFANT GÂTÉ

peinte telle que vous m’avez vue, telle que je suis peut-être. Mais, en énumérant tous mes défauts, vous ne deviez pas vous en plaindre, car ils sont votre ouvrage.

DORINE

C’en est assez, mademoiselle, épargnez-moi le

reste, et recevez mes adieux.

LUCIE

Vos adieux!... Pourquoi me quitter?... II en est temps encore, réparez vos torts en ne me trompant plus...

DORINE

Non, mademoiselle, je ne puis rester davantage.

LUCIE

Arrêtez... Dorine; qu’allez-vous devenir?...

DORINE

Je ne sais...

LUCIE

Eh bien, ne me quittez pas, je vous en conjure! ma tante ignorera ce qui s’est passé...

DORINE

Mais vous, mademoiselle, pourrez-vous l’oublier?

LUCIE

Je vous le pardonnerai, n’en doutez pas.

COMÉDIE

DORINE

Ce n’est point assez, ma présence vous serait importune... Adieu, mademoiselle. (Elle sort.)

LUCIE, attendrie.

Écoutez!... Elle me quitte ! Où va-t-elle?... Je sens mes larmes couler malgré moi... Elle me trompait, je ne dois plus l’estimer... Pourtant je l’aimais !... Ce souvenir m’attendrit. . . On vient. . . c’est ma tante !

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