SCÈNE VI. — LA MARQUISE, SOPHIE
LA MARQUISE, regardant sortir Pauline.
Quel caractère!... et que de peines il me cause!... Enfin nous sommes seules! Je voulais vous parler, Sophie ; j’ai besoin de vous ouvrir mon cœur.
SOPHIE
Ah ! maman, oserai-je vous demander le sujet de votre tristesse?. . .
LA MARQUISE
Ma fille, votre discrétion, qui m’est connue, autorise ma confiance en vous; elle est sans bornes, et je vais vous le prouver, en vous révélant un important secret.
SOPHIE
Quel est-il, maman?
LA MARQUISE
Il s’asrit de votre frère...
SOPHIE, à part.
Je ne le sais que trop. (Haut.) Eh bien, maman?. . .
LA MARQUISE
D’abord, je vous dirai qu’il est en sûreté; voici en deux mots ce qui s’est passé : il y a environ douze jours, votre frère partit, sans congé et
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sous un nom supposé, pour Valenciennes, où l’appelait un devoir d’amitié. Son malheur lui fit choisir une auberge où logeait un M. de Sénanges; le soir même ils eurent une dispute assez vive, et ils se donnèrent un rendez-vous pour se battre le lendemain.
SOPHIE
Ah ! mon Dieu !...
LA MARQUISE
Dès la pointe du jour ils partirent l’un et l’autre à cheval pour aller se battre sur la frontière. Que vous dirai-je, ma chère Sophie?... votre frère, après avoir reçu une grave blessure, porta à son adversaire un funeste coup ; celui-ci chancela, et tomba baigné dans son sang. Votre frère le crut mort. Lui-même, pouvant à peine se soutenir, se traîna vers son cheval, et rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il s’éloigna en toute hâte. Cette affreuse scène se passait sur la frontière, à quatre lieues d’ici...
SOPHIE
Si près de nous!...
LA MARQUISE
Mon fils se proposait de quitter la France; mais, épuisé parla perte de son sang, il fut contraint de s’asseoir au pied d’un arbre, où bientôt il perdit connaissance. Par bonheur, la Providence cou-
LA CURIEUSE
duisit dans ce lieu même le fidèle Thibaut, notre concierge, dont vous connaissez l’attachement.
SOPHIE
Le ciel pouvait-il abandonner le fds de la plus tendre des mères!...
LA MARQUISE
Thibaut ramenait le cabriolet couvert ; il s’empressa d’en descendre et d’y porter votre frère. Prenant un chemin détourné, il l’amena d’abord près d’ici, chez sa mère. Puis, quand tout le monde fut couché au château, il vint m’annoncer ce tragique événement. Jugez de mon effroi ! Je courus auprès de mon malheureux fils... Thibaut et mon valet de chambre le transportèrent dans une pièce de mon appartement, où je n’ai cessé de le veiller tant qu’il a été en danger.
Et je n'ai point partagé des soins si chers!... Enfin, maman, mon frère est-il rétabli?
LA MARQUISE
11 est, du moins, en état de partir sans danger.
SOPHIE
Partir! déjà?
LA MARQUISE
Il le faut bien. Jugez, ma fille, du mortel embarras cù je me trouve : ce baron de Sénanges,
COMÉDIE
qui vient d’arriver, est le père du malheureux jeune homme à qui votre frère a sans doute ôté la vie !...
SOPHIE
Et il ignore l’issue de ce duel?...
LA MARQUISE
Il sait seulement que son fils et le chevalier de Mirville, à la suite d’une vive altercation, sont partis précipitamment pour aller se battre; les gens de l’auberge prétendent que mon fils a été l’agresseur. Le baron de Sénanges, en apprenant cette fatale nouvelle, s’est empressé d’écrire aux commandants des places frontières, pour savoir si le chevalier de Mirville a passé en pays étranger et pour empêcher sa fuite, s’il en est temps encore.
Ainsi, il ignore le vrai nom de mon frère?
LA MARQUISE
Mais ce nom, il peut le découvrir!... Nous avons tout à craindre de lui. Sa fortune, son rang, son caractère, en font un ennemi redoutable...
SOPHIE
Mais quel motif l’a conduit ici?
LA MARQUISE
L’espoir de se procurer quelques lumières sur le
U CURIEUSE, sortde son fils. Il suppose qu’il s’est battu sur la fron tière; comme ma terre en est voisine, et qu’il m’a connue autrefois, toutes ces circonstances l’ont décidé à se présenter chez moi. Jugez ce que j’ai dû éprouver. Il ne m’entretient que de cette déplorable affaire, de sa douleur, de ses projets de vengeance. Je partage sa peine, je pleure avec lui ; mais qu’elles sont amères ces larmes que je répands en présence d’un ennemi impitoyable, du persécuteur de mon fils!...
SOPHIE
Mon Dieu ! vous me faites trembler!
LA MARQUISE
Parfois j’ose combattre son ressentiment. Sans doute alors trop de chaleur m’emporte, car il me regarde avec surprise; son air étonné m’épouvante: il me semble que je viens de me trahir, que j’ai nommé mon fils... Enfin, depuis vingt-quatre heures, tout ce que la contrainte, la terreur et la pitié ont de plus cruel et de plus douloureux, je l’ai ressenti. Mais, hélas! l’infortuné père est encore plus à plaindre que moi !...
SOPHIE
11 croit que la vengeance le consolera !...
LA MARQUISE
Sans doute il s’abuse; s’il est vrai que des
COMÉDIE
hommes s’égarent jusqu’à recourir à la vengeance en est-il d’assez barbares pour l’assouvir sans horreur?
SOPHIE
Et mon frère, quand doit-il partir?
LA MARQUISE
Cette nuit même.
SOPHIE
Et ces ordres donnés aux commandants des places frontières?
LA MARQUISE
Ces ordres ne concernent que le chevalier de Mirville ; voilà ce qui me rassure. Cependant je tremble; d’affreux pressentiments me poursuivent... Si le baron de Sénanges allait apprendre la mort de son fils, s’il allait découvrir l’asile et le vrai nom de son ennemi... juste ciel! dans son désespoir, à quels excès ne se porterait-il pas !...
Ah ! maman, vous me glacez d’effroi!...
LA MARQUISE
J’ai pris toutes les précautions que peut suggérer la prudence d’une mère; j’ai défendu qu’on laissât entrer aucun étranger dans le château. Eh bien, ce matin même, un homme est venu demander le baron de Sénanges : Thibaut, sans balancer, a répondu qu’il n’était pas ici. L’inconnu,
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deux heures après, est revenu mieux informé; il voulait absolument parler au baron, le voir seul, refusant d’ailleurs de se nommer. Thibaut l’a renvoyé, en lui déclarant qu’il ne pourrait entretenir le baron que demain au soir : alors mon fils sera hors de France...
SOPHIE
Ceci m’inquiète... Mais, je me le rappelle, ce matin, en me promenant dans le petit bois avec ma bonne et Pauline, nous avons aperçu un homme qui rôdait. On eût dit qu’il cherchait à se dérober à nos regards, tout en paraissant nous observer. Un chapeau rabattu lui cachait entièrement le visage.
LA MARQUISE
Comment! il vous suivait?
SOPHIE
Oui, mais toujours d’assez loin. A la fin, nous le perdîmes de vue, et nous nous assîmes. Nous causions tranquillement, quand, au bout d’une demi-heure, un bruit de feuilles agitées derrière
nous nous fit tourner la tête : c’était le même homme, qui courait de toute sa force.
LA MARQUISE
Sans doute il vous écoutait.
SOPHIE
Nous l’avons cru , et aussitôt nous sommes rentrées.
COMEDIE
LA MARQUISE
Certainement, c’est le même homme dont m’a parlé Thibaut. .. Que signifie ce mystère? Allons retrouver le baron de Sénanges, ne le quittons plus... Ah! la nuit tarde bien à venir! Quelle journée!... Mais j’entends du bruit...
SOPHIE
C’est Rose.
LA MARQUISE
Que nous veut-elle?. .