‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesseChapitre 26 sur 106 · SCÈNE IX. — PAULINE, ROSE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX. — PAULINE, ROSE

PAULINE

• Rose... mais que faisiez-vous là?

ROSE

Rien, mademoiselle.

PAULINE

Comme vous voilà rouge !...

COMÉDIE

ROSE

I)am, c’est qu’il fait chaud.

PAULINE

Vous avez caché quelque chose dans votre poche, je l’ai vu... Pourquoi ce mystère, nia chère Rose? est-ce que tu n’as plus d’amitié pour moi?

ROSE

Tenez, vous m’allez tirer les vers du nez, je vois cela.

Ah! je t’en prie, parle-moi vrai, et je te donné ma parole de ne commettre aucune indiscrétion.

ROSE

Mais c’est plus fort que vous... Souvenez-vous donc comme vous avez fait manquer ma noce.

PAULINE

Va, je t’en dédommagerai; je te promets de faire ta fortune.

ROSE

Oh! ma fortune... elle est en bon train, allez; je suis plus riche que je ne voudrais, et ceia me donne du souci...

PAULINE

Que veux-tu dire? explique-toi, de grâce !...

LA CURIEUSE

ROSF.

Allons, me via enjôlée, il faut que je vous dise tout.

PAULINE, l’embrassant.

Ah ! Rose, que je t’aime !

ROSF.

Je m’en vais vous conter une drôle d’histoire...

PAULIN F

Dépêche-toi donc...

ROSE

Dam, c’est une aventure comme il y en a dans ce livre vert que madame la marquise vous avait dit de ne pas lire, et que vous avez volé...

PAULINE

Au fait, Rose...

ROSE

Enfin, c’est comme un conte de roman.

PAULINE, à part.

Qu’elle m’impatiente! (Haut.) Mais, Rose, tinis— sez-en .

ROSE

M’y voici. Je me promenais tout à l’heure dans l’avenue. Voilà que tout d’un coup un homme vient vers moi : il était tout enfoncé dans son chapeau et dans sa redingote; mais pas moins il avait l’air jeune. Il me dit comme ça : « Etes-vous

COMÉDIE. 93

« du château? — Oui, monsieur. — Eli bien, « remettez cette lettre à mademoiselle de Valcour, « et prenez ceci pour vous; je ne bornerai pas là « ma générosité si vous êtes discrète. »

PAULINE

Ab ! c’est notre homme de ce matin !... Eh bien. Rose, qu’avez-vous répondu?

Il OSE.

Pardi, rien; je n’ai pas eu le temps de dire un mot. Il me laisse une lettre, une bourse, et il court encore. Moi, toutébahie,je compte l’argent, et puis je le mets dans ma poche avec le billet. Y’ià tout

PAULINE

Et la lettre, vous l’avez?

ROSE

Sûrement, que je l’ai.

PAULINE

Ab ! voyons-la!

ROSE

Je le veux bien ; mais vous 11e la lirez pas, au moins, car elle est cachetée. Tenez, la voici.

PAULINE lit la suseription ;

« À Mademoiselle de Yalcour... » Est-elle adressée à ma sœur ou à moi?

LA CURIEUSE

HOSE.

01) ! je parierais qu’elle est pour mademoiselle Sophie.

PAULINE

Pourquoi ?

Vous connaissez bien Marie-Jeanne, la fermière?. . .

PAULINE

Eh bien?

ROSE

Qui vend du vin...

PAULINE

Après ?

JL

ItOSE.

Eh bien, il y a deux jours, un jeune homme est venu chez elle comme pour demander chopine; mais, au lieu de boire, il a passé tout le temps à faire des questions sur mademoiselle de Valcour. « la plus grande, qui a l’air si sage!... » Y’ià comme il disait. Oh ! Marie-Jeanne lui en a conté des plus belles ! car elle aime mademoiselle Sophie, Dieu sait!... Et puis il n’y a qu’une voix sur le compte de mademoiselle votre sœur ; ça c’est vrai.

PAULINE

Et ce jeune homme... n’a fait aucune question sur moi?

COMÉDIE. 93

ROSE

Il n’a parlé que de celle qui a l’air sage ; il n’a pas été question de vous... Vous voyez bien que c’est l’homme à la lettre ; ça y ressemble bien, du moins.

PAULINE, tristement

Rose, il faut que je porte cette lettre à maman... Quand elle serait pour moi, je ne dois pas l’ouvrir. . . Ainsi j’ignorerai toujours ce qu’elle contient. ..

ROSE

A cause de votre bonne action, madame vous dira peut-être ce qu’il y a dedans : voilà comme mademoiselle Sophie se fait tout conter par elle.

PAULINE

Je voudrais seulement savoir si cette lettre est signée... Cette aventure est bien singulière! Aurait-elle quelque rapport avec le secret qui occupe maman, Sophie et Constance?...

ROSE

Ah! vous vous doutez donc qu’il y a un secret en l’air ?

PAULINE

Rose, en aurais- tu découvert quelque chose ?. . .

ROSE

Ma foi, il n’y a peut-être que nous deux dans

LA CURIEUSE

la maison qui ne le sachions pas: vous, mademoiselle, à cause de votre curiosité, et moi, parce qu’on s’aperçoit que vous me faites jaser tant que vous voulez. Mais pourtant j’ai accroché quelque petite chose.

PAULINE

Ah! qu’est-ce donc?

HOSE.

Je veux bien vous le dire ; mais à condition que, si vous ouvrez la lettre, vous me la lirez. . .

PAULINE

Fi donc ! je ne l’ouvrirai pas !

ROSE

Bon! vous n’y tiendrez point... Allez, je vous connais.

PAULINE

Bose, vous avez de moi une bien mauvaise opinion !

ROSE

Mon Dieu, mademoiselle, pardonnez-moi...

mais, d’après tout ce que je vous ai vu faire. . .

PAULINE

J’ai pu me laisser entraîner à des étourderies; mais je suis incapable de commettre une indiscrétion aussi grave... Une personne de mon âge ouvrir en secret la lettre d’un jeune homme, d’un

COMEDIE

inconnu!... une lettre qui vraisemblablement est pour une autre!... Oh! si la curiosité pouvait m’égarer à ce point!...

ROSE

Calmez-vous, mademoiselle... Eh bien, nous ne la lirons pas : je vous dirai tout ce que je sais sans cela.

PAULINE

Dépêchez-vous, car l’heure du dîner approche.

ROSE

Hier, au soir. Madame était dans le parterre avec ce baron, vous savez? En passant, j’ai en tendu M. le baron qui disait : Le chevalier de Mirville; et puis ils ont parlé tout bas... mais je me suis souvenue de ce nom, parce que je l’avais déjà entendu dire une fois à M. Thibaut, qui parlait pourtant à l’oreille du valet de chambre, au bas de l’escalier, pendant que j’étais cachée derrière la porte battante...

PAULINE

Le chevalier de Mirville !... Ce nom m’est absolument inconnu...

ROSE

Et puis, le valet de chambre répondit entre autre choses : « Si l’on savait qu’il est caché ici ! »

PAULINE

Vous avez entendu cela?

ROSE

01)! de nies deux oreilles... Voilà tout ce que je sais.

PAULINE

C’est beaucoup. Il est clair que le chevalier de Mirville est caché dans le château... Mais pourquoi?... Et le baron de Sénanges le sait, puisqu’il a parlé de lui... Assurément le baron est son oncle ou son père... Je donnerais tout au monde pour pénétrer ce mystère.

ROSE

Et moi aussi.

PAULINE

Enfin nous savons que le chevalier de Mirville est caché ici... c’est toujours cela, et c’en est assez pour découvrir le reste avant la fin du jour... (Elle regarde à sa montre.) Mais il est bientôt deux heures, on va se mettre à table. Adieu, Rose; je te remercie de ta confiance; tu peux être sûre que je n’en abuserai point... Ne me suis pas, il ne faut pas qu’on nous voie ensemble; va-t’en par l’autre côté.

ROSE

C’est bien dit !.. . de la prudence. . .

(Elles sortent.)

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