SCÈNE IX. — PAULINE, ROSE
PAULINE
• Rose... mais que faisiez-vous là?
ROSE
Rien, mademoiselle.
PAULINE
Comme vous voilà rouge !...
COMÉDIE
ROSE
I)am, c’est qu’il fait chaud.
PAULINE
Vous avez caché quelque chose dans votre poche, je l’ai vu... Pourquoi ce mystère, nia chère Rose? est-ce que tu n’as plus d’amitié pour moi?
ROSE
Tenez, vous m’allez tirer les vers du nez, je vois cela.
Ah! je t’en prie, parle-moi vrai, et je te donné ma parole de ne commettre aucune indiscrétion.
ROSE
Mais c’est plus fort que vous... Souvenez-vous donc comme vous avez fait manquer ma noce.
PAULINE
Va, je t’en dédommagerai; je te promets de faire ta fortune.
ROSE
Oh! ma fortune... elle est en bon train, allez; je suis plus riche que je ne voudrais, et ceia me donne du souci...
PAULINE
Que veux-tu dire? explique-toi, de grâce !...
LA CURIEUSE
ROSF.
Allons, me via enjôlée, il faut que je vous dise tout.
PAULINE, l’embrassant.
Ah ! Rose, que je t’aime !
ROSF.
Je m’en vais vous conter une drôle d’histoire...
PAULIN F
Dépêche-toi donc...
ROSE
Dam, c’est une aventure comme il y en a dans ce livre vert que madame la marquise vous avait dit de ne pas lire, et que vous avez volé...
PAULINE
Au fait, Rose...
ROSE
Enfin, c’est comme un conte de roman.
PAULINE, à part.
Qu’elle m’impatiente! (Haut.) Mais, Rose, tinis— sez-en .
ROSE
M’y voici. Je me promenais tout à l’heure dans l’avenue. Voilà que tout d’un coup un homme vient vers moi : il était tout enfoncé dans son chapeau et dans sa redingote; mais pas moins il avait l’air jeune. Il me dit comme ça : « Etes-vous
COMÉDIE. 93
« du château? — Oui, monsieur. — Eli bien, « remettez cette lettre à mademoiselle de Valcour, « et prenez ceci pour vous; je ne bornerai pas là « ma générosité si vous êtes discrète. »
PAULINE
Ab ! c’est notre homme de ce matin !... Eh bien. Rose, qu’avez-vous répondu?
Il OSE.
Pardi, rien; je n’ai pas eu le temps de dire un mot. Il me laisse une lettre, une bourse, et il court encore. Moi, toutébahie,je compte l’argent, et puis je le mets dans ma poche avec le billet. Y’ià tout
PAULINE
Et la lettre, vous l’avez?
ROSE
Sûrement, que je l’ai.
PAULINE
Ab ! voyons-la!
ROSE
Je le veux bien ; mais vous 11e la lirez pas, au moins, car elle est cachetée. Tenez, la voici.
PAULINE lit la suseription ;
« À Mademoiselle de Yalcour... » Est-elle adressée à ma sœur ou à moi?
LA CURIEUSE
HOSE.
01) ! je parierais qu’elle est pour mademoiselle Sophie.
PAULINE
Pourquoi ?
Vous connaissez bien Marie-Jeanne, la fermière?. . .
PAULINE
Eh bien?
ROSE
Qui vend du vin...
PAULINE
Après ?
JL
ItOSE.
Eh bien, il y a deux jours, un jeune homme est venu chez elle comme pour demander chopine; mais, au lieu de boire, il a passé tout le temps à faire des questions sur mademoiselle de Valcour. « la plus grande, qui a l’air si sage!... » Y’ià comme il disait. Oh ! Marie-Jeanne lui en a conté des plus belles ! car elle aime mademoiselle Sophie, Dieu sait!... Et puis il n’y a qu’une voix sur le compte de mademoiselle votre sœur ; ça c’est vrai.
PAULINE
Et ce jeune homme... n’a fait aucune question sur moi?
COMÉDIE. 93
ROSE
Il n’a parlé que de celle qui a l’air sage ; il n’a pas été question de vous... Vous voyez bien que c’est l’homme à la lettre ; ça y ressemble bien, du moins.
PAULINE, tristement
Rose, il faut que je porte cette lettre à maman... Quand elle serait pour moi, je ne dois pas l’ouvrir. . . Ainsi j’ignorerai toujours ce qu’elle contient. ..
ROSE
A cause de votre bonne action, madame vous dira peut-être ce qu’il y a dedans : voilà comme mademoiselle Sophie se fait tout conter par elle.
PAULINE
Je voudrais seulement savoir si cette lettre est signée... Cette aventure est bien singulière! Aurait-elle quelque rapport avec le secret qui occupe maman, Sophie et Constance?...
ROSE
Ah! vous vous doutez donc qu’il y a un secret en l’air ?
PAULINE
Rose, en aurais- tu découvert quelque chose ?. . .
ROSE
Ma foi, il n’y a peut-être que nous deux dans
LA CURIEUSE
la maison qui ne le sachions pas: vous, mademoiselle, à cause de votre curiosité, et moi, parce qu’on s’aperçoit que vous me faites jaser tant que vous voulez. Mais pourtant j’ai accroché quelque petite chose.
PAULINE
Ah! qu’est-ce donc?
HOSE.
Je veux bien vous le dire ; mais à condition que, si vous ouvrez la lettre, vous me la lirez. . .
PAULINE
Fi donc ! je ne l’ouvrirai pas !
ROSE
Bon! vous n’y tiendrez point... Allez, je vous connais.
PAULINE
Bose, vous avez de moi une bien mauvaise opinion !
ROSE
Mon Dieu, mademoiselle, pardonnez-moi...
mais, d’après tout ce que je vous ai vu faire. . .
PAULINE
J’ai pu me laisser entraîner à des étourderies; mais je suis incapable de commettre une indiscrétion aussi grave... Une personne de mon âge ouvrir en secret la lettre d’un jeune homme, d’un
COMEDIE
inconnu!... une lettre qui vraisemblablement est pour une autre!... Oh! si la curiosité pouvait m’égarer à ce point!...
ROSE
Calmez-vous, mademoiselle... Eh bien, nous ne la lirons pas : je vous dirai tout ce que je sais sans cela.
PAULINE
Dépêchez-vous, car l’heure du dîner approche.
ROSE
Hier, au soir. Madame était dans le parterre avec ce baron, vous savez? En passant, j’ai en tendu M. le baron qui disait : Le chevalier de Mirville; et puis ils ont parlé tout bas... mais je me suis souvenue de ce nom, parce que je l’avais déjà entendu dire une fois à M. Thibaut, qui parlait pourtant à l’oreille du valet de chambre, au bas de l’escalier, pendant que j’étais cachée derrière la porte battante...
PAULINE
Le chevalier de Mirville !... Ce nom m’est absolument inconnu...
ROSE
Et puis, le valet de chambre répondit entre autre choses : « Si l’on savait qu’il est caché ici ! »
PAULINE
Vous avez entendu cela?
ROSE
01)! de nies deux oreilles... Voilà tout ce que je sais.
PAULINE
C’est beaucoup. Il est clair que le chevalier de Mirville est caché dans le château... Mais pourquoi?... Et le baron de Sénanges le sait, puisqu’il a parlé de lui... Assurément le baron est son oncle ou son père... Je donnerais tout au monde pour pénétrer ce mystère.
ROSE
Et moi aussi.
PAULINE
Enfin nous savons que le chevalier de Mirville est caché ici... c’est toujours cela, et c’en est assez pour découvrir le reste avant la fin du jour... (Elle regarde à sa montre.) Mais il est bientôt deux heures, on va se mettre à table. Adieu, Rose; je te remercie de ta confiance; tu peux être sûre que je n’en abuserai point... Ne me suis pas, il ne faut pas qu’on nous voie ensemble; va-t’en par l’autre côté.
ROSE
C’est bien dit !.. . de la prudence. . .
(Elles sortent.)