‹ Théatre d'education a l'usage de la jeunesseChapitre 28 sur 106 · SCENE II.— PAULINE, ROSE · texte numérisé non relu

SCENE II.— PAULINE, ROSE

ROSE, accourant.

Mademoiselle, mademoiselle !...

PAULINE

Ah! vous voici. . .

LA CURIEUSE

ROSE

Oh! je viens de faire une bonne découverte ! Ce chevalier de Mirville, je sais en quel endroit du château il est caché.

Bon!... Et comment?

ROSE

Vous connaissez bien le grand cabinet de madame, au bout de la galerie?

PAULINE

Eli bien?...

ROSE

Eli bien, il est niché là-dedans...

PAULINE

Vous croyez?

ROSE

J’en suis sure... J’en avais déjà quelque pressentiment, parce qu’on a ôté la clef de la galerie et du cabinet, et que pourtant Madame y rôde sans cesse avec le valet de chambre et le concierge... Je viens de demanderau frotteur s’il y allait comme à l’ordinaire; il m’a dit n’y être pas entré depuis huit jours, Madame le lui ayant défendu : ainsi voilà la cachette trouvée.

PAULINE

Je n’y comprends rien... Dans quel but toutes ces précautions?

C0MKD1K.

HOSE.

Oh! c’est bien drôle!... Moi, je m’y perds.

PAULINE

Ma curiosité est excitée au plus haut point, je l’avoue...

ROSE

Et moi donc! j’en sèche... A propos, mademoiselle, avez-vous donné la lettre à Madame?

PAULINE

Mon Dieu non. Maman croit toujours que je veux la questionner; elle me rebute, me fuit, et tout cela pour aller s’enfermer avec ma sœur et ma cousine.

ROSE

Eh bien, la lettre nous reste, du moins... elle est toujours dans votre poche.

PAULINE

La voici.

ROSE

Il y en a quelquefois qu’on peut lire sans les décacheter.

PAULINE

Oh ! l’on aurait beau entr’ouvrir celle-ci, on n’y peut rien voir.

ROSE

Ah, ah ! vous avez donc essayé?...

LÀ CURIEUSE

PAULINE

Par distraction.

ROSE

Pardi, moi, je n’y manque pas toutes les fois que je porte une lettre à la poste : cela amuse toujours chemin faisant; mais par malheur je ne lis pas trop bien l’écriture.

PAULINE

Je suis fort embarrassée ; je ne sais à qui remettre cette lettre.

ROSE

Puisque madame n’en veut pas, elle est à nous.

PAULINE

Oui, mais qu’en ferons-nous?

ROSE

Dam, vous la lirez, vous qui lisez couramment, et moi j’écouterai.

PAULINE

Je vous ai déjà dit que je ne veux ni ne dois la lire.

ROSE

Mais, mademoiselle, je n’entends rien à toutes ces façons : vous avez tâché d’accrocher quelque chose à travers le papier ; sans le cachet vous auriez déjà lu la lettre cinq ou six fois .. Il n’y a pas plus de mal à rompre ce vilain petit morceau de cire..,

COMÉDIE

PAULINE

Non, il vaut mieux la brûler...

ROSE

Après que nous l’aurons lue. Allons, donnez, je ferai le coup.

PAULINE

Au reste, je ne sais pourquoi je m’en suis chargée ; c’est à vous qu’elle a été remise, elle ne s’adresse point à moi. ,. tout cela ne me regarde en aucune manière...

ROSE

C’est vrai, cette lettre est à moi, vous avez eu tort de la prendre.

PAULINE

Tenez, la voici... faites-en tout ce qu’il vous plaira, je ne m’en mêle plus.

ROSE

Le cachet va sauter. . .

Ce sont vos affaires.

ROSE

Ça ne tient pas mal. . . Ma foi, c’est fait. . . la v’ià ouverte!... Mais qu’avez-vous donc, mademoiselle, vous êtes tout interdite?

PAULINE

Ah! Rose, qu’avons-nous fait!...

loi

LA CülllEUSE.

ROSE

Allons, allons, il s’agit de lire à présent; il ne faut pas tant lanterner, on pourrait nous surprendre.

PAULINE

Le cœur me bat...

ROSE

Lisez toujours... et tout haut, s’il vous plaît; j’en veux ma part.

PAULINE, prenant la lettre, et lisant des yeux.

Elle est sans signature.

ROSE

Àh ! c’est impoli de ne pas dire son nom. Lisez donc, voyons ce qu’il chante.

Je tremble... (Elle lit tout haut.) « Mademoiselle,

« ma naissance et ma fortune me donneraient « peut-être le droit d’aspirer à votre main. . . »

ROSE

Bon ! c’est un épouseux !...

PAULINE, continuant.

« Mais la crainte que votre famille n’ait pris des « engagements contraires aux vœux que j’ose « former, me retient et m’empêche de me décia— « rer. J’avais d’abord pris la résolution d’avouer

COMÉDIE

« mes sentiments à mon père, mais je ne veux lui « parler qu’avec votre aveu et celui de madame la « marquise de Valcour ; car je vous connais assez, « mademoiselle, pour être bien sûr que cette « lettre lui sera communiquée. »

ROSE

Oh ! il a compté sans son hôte ; c’est qu’il croyait que la lettre serait remise à mademoiselle Sophie.

PAULINE

Mon Dieu, taisez-vous donc!... (Elle continue.) « Je vous supplie d’excuser la témérité de ma dé- « marche; le sentiment qui me la fait faire doit a me servir d’excuse. Ce sentiment est bien « moins fondé sur vos charmes, que sur la répu- « tation que vous vous êtes acquise par votre es- « prit, vos talents et vos vertus. »

C’est joli, ça!

PAULINE

« Des circonstances extraordinaires m’obligent « à ne paraître qu’avec précaution ; mais dites un « mot, mademoiselle, et je me découvrirai. Si « vous daignez me faire réponse, cachez votre « lettre dans le creux du vieux chêne au bout de « l’avenue ; c’est là que j’irai chercher ce soir « l’arrêt qui doit fixer ma destinée. »

LA CURIEUSE

ROSE

Et c’est là tout?

■ PAULINE

C’est tout.

ROSE

Y comprenez-vous quelque chose?...

PAULINE

Oui... je commence à démêler toute cette intrigue, quoiqu’il y ait encore plusieurs circonstances obscures... D’abord, cet inconnu est sûrement ce chevalier de Mirville qui est caché ici. . .

ROSE

Nous avions déjà deviné ça. Mais comment cet inconnu, s’il est enfermé dans le château, a-t-il pu voir mademoiselle Sophie, et puis rôder dans le village, et puis questionner Marie-Jeanne?...

C’est qu’il n’y est pas prisonnier. . .

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