SCÈNE IV. —LA BARONNE, BÉLINDE
LA BARONNE
Enfin me voilà sûre de ce mariage que je désirais si ardemment. J’ai conduit celte affaire avec assez d’adresse... je n’ai rien négligé... Sachant que Lisette connaissait une des femmes de chambre de la marquise, je l’ai chargée de la gagner : Lisette a de l’esprit, elle s’est acquittée de cette commission avec beaucoup d’intelligence...
COMEDIE
BELINDE.
Je crois que ce n’est pas la première de ce genre qu’elle reçoit de vous.
LA BARONNE
C’est en ne négligeant aucun des petits moyens qu’on réussit.
BÉLINDE
Oui, vraiment; voilà le secret du métier, et ce qui a fait dire aux gens malintentionnés, que nous autres intrigants, nous devons moins nos succès à l’esprit qu’à une certaine souplesse de caractère...
LA BARONNE
Intrigants/... Vous avez des expressions...
Un peu grossières, n’est-ce pas?... Si j’étais aussi consommée que vous l’êtes dans les affaires, je ne ferais pas un pareil aveu ; mais je ne suis intrigante que par caprice et par accès, et j’en conviens bonnement. Quand je serai perfectionnée, je changerai de langage ; car la sublimité de la profession, c’est de déguiser toujours la vérité, même tête-à-tête avec son amie... Mais revenons à notre mariage. . . Je conserve encore des craintes, je l’avoue.
LA BARONNE
Et moi, je n’eu ai aucune, si vous voulez con-
INTRIGUE ET MENSONGE
limier à nie servir aussi bien auprès de la marquise.
BELINDE.
Je vous l’ai promis, vous y pouvez compter; mais je suis curieuse, il 11e me faut rien cacher... Je soupçonne que vous ne me dites pas tout...
LA BARONNE
Moi !
BÉLINDE
Oh ! j’en suis sûre. Que signifient toutes ces visites que vous faites depuis huit jours à madame de Saint-Alban? Allons, de la franchise, ou bien je vous déclare que j’ai une intrigue toute prête pour découvrir ce que vous prétendez dissimuler.
Vous me prévenez; mon projet était de vous en parler.
BÉLINDE
Point de fausses confidences, car, je vous en avertis, mon frère est ami intime de madame de Saint-Alban, et il revient ce soir de ses terres; ainsi je saurai par lui la vérité.
LA BARONNE
Est-ce que je voudrais vous tromper! vous m’offensez, ma chère Bélinde...
COMÉDIE. 2o‘J
BÉLINDE
Je crains vos distractions; je me rappelle que vous y êtes sujette. Mais, revenons au fait...
LA. BARONNE
Le voici : j’ai imaginé, pour assurer notre mariage, d’obtenir la promesse d’une place à la cour pour ma future belle-fille. J’ai fait des démarches, et j’ai appris qu’il y avait un engagement qui s’opposait à ma demande. On n’a pu me nommer la personne; mais j’ai découvert que madame de Saint-Alban se mêlait de cette affaire : comme elle n’a point d’enfants, j’ai pensé qu’elle n’y mettait pas un vif intérêt; et moi-même ayant la possibilité de la servir dans une chose qu’elle désirait personnellement, j’ai été la trouver.
BÉLINDE
Comment, vous lui avez proposé de renoncer à la place, et de faire réussir son affaire personnelle ?
Écoutez jusqu’au bout. J’ai commencé par lui offrir mes services; ensuite je lui ai demandé le nom de la personne à qui la place était promise. Comme vous le pensez, cette question n’a pas été faite sans art...
BÉLINDE
Oh ! je m’en rapporte bien à vous.
INTRIGUE ET MENSONGE
LA BARONNE
Véritablement je me suis surpassée... Elle m’a répondu que la place était promise à la fille d’un de ses amis qu’elle s’était engagée à ne pas nommer...
BÉL1NDE.
Eh bien, voilà tout votre art en défaut ; combien de fois vous en avez prodigué ainsi en pure perte !
LA BARONNE
Alors je me suis retournée ; j’ai demandé si cet ami était un militaire... s’il accepterait un gouvernement; elle m’a répondu qu’elle le croyait. . .
BÉL1NDE.
Vous avez offert de lui faire avoir ce gouvernement vacant, s’il voulait céder la place?
LA BARONNE
Justement; mais j’ai pris la précaution de faire promettre à madame de Saint-Alban qu’elle aussi ne me nommerait point à son ami, qui veut luimême rester inconnu. Enfin elle lui a fait ma proposition ce matin, et il en a paru fort satisfait; il a demandé quelques heures pour y réfléchir, et ce soir il doit rendre une réponse positive.
BÉL1NDE.
Je ne reviens pas de ma surprise.
COMÉDIE
Comment trouvez-vous ce tour-là?... Il faut vous dire que depuis hier je suis sûre de faire donner ce gouvernement à qui je voudrai.
BELINDE.
Mais vous avez promis à M. de Mirvaux, frère de la marquise de Bléville, d’employer tout votre crédit pour le lui faire obtenir : comment vous tirerez -vous de là?
LA BARONNE
Oh! rien de plus facile; M. de Mirvaux croira que j’ai échoué; j’annoncerai à la marquise que sa fille aura une place; je presserai la noce, et le mariage conclu, j’aurai peu d’inquiétudes sur le reste. Je ne vous le cache pas, je suis véritablement peinée d’avoir donné de fausses espérances à ce pauvre M. de Mirvaux, et d’être forcée de l’abuser encore; mai je lui rendrai service dans une autre occasion, et d’ailleurs je ne le sacrifie qu’à l’intérêt de sa nièce : il l’aime beaucoup ; ainsi le fond de tout cela est assez innocent...
BÉLINDE
Dites-moi, vous ne soupçonnez pas quel est l’ami de madame de Saint-Alban qui avait obtenu une place pour sa fille?
INTRIGUE ET MENSONGE
LA BARONNE
Jusqu’à présent je n’ai pu le découvrir...
BEL INDE
Enfin, ce soir vous aurez une réponse?
LA BARONNE
Oui, à sept heures; j’ai permis à madame de Saint-Alban de me nommer, si ma proposition est agréée, à la condition que le secret sera gardé jusqu’à la conclusion du mariage.
BÉLINDE
Il est certain que l’offre d’une place vous donne beaucoup d’avantage; cependant, sans vous donner tant de peine, vous auriez pu, je crois, réussir plus sûrement; car, si la marquise découvre toutes ces intrigues, le mariage est rompu : c’est une femme extraordinaire; elle a vécu jadis à la cour; mais depuis dix ans consacrée entièrement à l’éducation de sa fille, elle a presque renoncé au monde, et passe la plus grande partie de sa vie dans ses terres; la solitude a donné à son caractère une tournure originale, des idées tout à fait singulières; ainsi, elle a l’aversion la plus décidée pour tout ce qui peut ressembler à l’intrigue. Elle conserve même pour ce motif certaines préventions contre vous, malgré les soins que j’ai pris pour les dissiper. Ainsi, prenez garde; si vous aviez voulu
m’en croire, vous vous seriez tenue tranquille, et le mariage était sûr; mais vous avez une activité que rien ne peut modérer, une étonnante antipathie pour le repos...
LA BARONNE
Nous réussirons, n’en doutez pas.
BÉL1NDE.
Vous avez fait, j’en conviens, des miracles en ce genre, mais vous n’avez pas encore eu affaire à une personne qui ait autant d’expérience que madame de Bléville.
LA BARONNE
Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. . .
UN VALET DE CHAMBRE, à la baronne.
L’homme vêtu de noir est dans le cabinet de madame. . .
LA BARONNE
C’est bien. Mes chevaux sont-ils mis?