SCÈNE I. — MARIANNE, HÉLÈNE
MARIANNE
Me v’ià pourtant revenue pour la fête , Dieu merci.
HÉLÈNE
Vous avez été bien longtemps à Noyon.
MARIANNE
Vraiment oui ; mon oncle était si malade ! Enfin il est presque guéri, et il m’a dit comme ça : Marianne, v’ià le huit juin, va-t’en à Salency voir le couronnement, tu reviendras demain. Ma fine, làdessus je suis partie, et par bonheur j’ai trouvé
une dame, une grosse marchande épicière de la ville, qui venait aussi pour la fête, et qui m’a amenée. Oh, c’est une brave femme ; a m’a ben fait jaser le long du chemin toujours, et sur Salency et sur les rosières; a vient loger chez M. le prieur avec sa petite fdle, mademoiselle Mimi, qui est résolue, ah dam, faut voir, quoiqu’a n’ait que sept ans... aile a de l’esprit pus qu’a n’est grosse... Mais, dites-moi donc, Hélène, hé ben, vous êtes des prétendantes, n’est-ce pas?
HÉLÈNE
Oui, j’ai été nommée, il y a huit jours, avec Ursule et Thérèse.
MARIANNE
C’est vous qu’aurez le chapeau, je le gagerais ben.
HÉLÈNE
Pourquoi? Ursule et Thérèse sont de si bonnes filles!... Oh, je ne serai pas dépitée, je vous assure, si l’une ou l’autre obtient la rose. .. Thérèse, surtout, je l’aime tant ! Vous le savez, Marianne, nous avons toujours été ensemble comme deux sœurs.
MARIANNE
Thérèse est une gentille fille, ben douce, ben serviable, ben apprise ; mais avec tout ça, vous valais mieux qu’elle ; n’y a qu’une voix là-dessus. . .
COMÉDIE
Et puis, vol’ mère a eu la rose dans son temps; Monique, votre grancî’mère, a été rosière aussi; toutça compte ; dam, c’est juste... Il est vrai qu’on ne trouverait pas à Salency une plus brave famille que la vôtre. Défunt vot’ père était le plus digne homme!... A propos, Basile vot’ frère doit être ben joyeux? v’ià Thérèse prétendante; quand a n’aurait pas la rose, c’est toujours un grand honneur d’avoir été nommée parmi les trois; ça l’v assure quasiment la rose d’ici à deux ans. Basile aime Thérèse; mais vot’ mère n’entend pas raison là-dessus, a m’a dit pus de cent fois : « N’gnia qu’une rosière qu’aura mon garçon... » A n’en démordra pas, dà. Aile vous a une tête, ma voisine Geneviève... oh, c’est une maîtresse femme!... Mais dites donc , Hélène , aile est sortie , vot’ mère ?. . .
HÉLÈNE
Oui, elle est allée chez M. le prieur.
MARIANNE
Eli vraiment oui; M. le prieur et M. le bailli, v’ià les juges des rosières, faut ben leux conter ses raisons... Mon Dieu, c’est comme si j’entendais Geneviève : aile en dégoise tout des plus belles sur vot’ compte, je vous en réponds... Hélène par-ci, Hélène par-là... Je la vois d’ici...
Aile n’oubliera pas de défiler tout du long la kirielle de Monique, vot’ grand’mère, que vous avez tant soignée, gardée, veillée. . .
■ HÉLÈNE
Non, non, ma mère ne parlera pas de ça; estce qu’il y a de quoi se vanter donc? Est-ce qu’on peut faire autrement? Quand on a une grand’mère, ne faut-il pas l’airner, la soigner?
MARIANNE
Ça va sans dire : mais pourtant, n’gnia pas de tille à Salency pus révérencieuse à sa grand’mère que vous l’êtes au vis-à-vis de Monique; caron ne vous voit presque jamais les fêtes et dimanches venir danser sur la grande place; et ça pour rester à la maison avec Monique. Oh ! dam, à votre âge, à dix-sept ans, c’est ben édifiant !... ça fait plaisir à un chacun... et ça mérite la rose... Aussi moi, dès tout à l’heure, je m’en vas aller chez M. le prieur, faire, comme les autres, mes dépositions; et je l’y conterai tout ce que j’ai sur le cœur, et toutes les jolivetés que je sais de vous.
HÉLÈNE
Ma voisine, je vous en prie, parlez-lui aussi de Thérèse.
MARIANNE
Mais, Dieu me pardonne, on croirait quasiment
CÜ-MÉDIli. 305
qu’vous sériais, faut y dire, fâchée d’avoir la rose.
Ah! sûrement, Marianne, je le désire plus que personne; quand je pense que je l’aurai peut-être aujourd’hui, le cœur me bat d’une force... Tenez, depuis huit jours, je n’en ferme pas l’œil. Je me dis comme ça : Mon Dieu, si l’on me couronne, quelle joie dans la maison! quel contentement pour ma mère !... Et ma pauvre grand’mère... ça la rajeunirait de vingt ans ! Ah ! que je serais donc heureuse!... Et mon frère, et ma marraine, et mon cousin Félix, comme ils seraient tous joyeux!... et Thérèse aussi, soyez- en sûre, Marianne ; elle est prétendante, mais quoique ça elle me verrait donner la rose avec plaisir. Ursule ne me l’envierait pas non plus; ainsi, voyez donc combien je dois souhaiter la rose, puisque mon bonheur ne chagrinerait personne, et qu’il donnerait tant de satisfaction à ma famille.
MARIANNE
Sans compter pour vous un mari dans l’année... Eh ! il ne faut pas rougir; vous savez ben que dès qu’une fille est couronnée, c’est à qui l’aura, et que tous les garçons du village la demandent : la meilleure dot ici, c’est le chapeau de roses ; pardi, c’est naturel que la plus sage soit la
plus aimée. Les hommes seraient ben nigauds, s’ils ne pensaient pas comme ça. Mais, j’entends la voisine, je crois?...
HÉLÈNE
Oui, c’est ma mère.