SCÈNE IV. — HÉLÈNE, THÉRÈSE
THÉRÈSE
Ali ! nous v’ià donc toutes fines seules; j’en suis bien aise, Hélène, car j’avais bonne envie de jaser avec toi sur not’ aventure d’hier... J’y pense et repense toujours depuis... Ab! Sauveur! quelle repentance j’ai eue de t’avoir comme ça laissée à l’abandon!... Si on savait ça, je serais une fille perdue, ma pauvre Hélène. . .
HÉLÈNE
Va, sois tranquille ; je t’ai promis le secret, n’v a pas de crainte que j’y manque.
THÉRÈSE
Vois-tu, Hélène, ce n’est pas que j’en veuille à la rose ; c’est toi qui l’auras, tout le village s’y attend ; n’y a pas seulement une voix qui aille à l’encontre de ça... Je sais bien même qu’Ursule devrait passer avant moi; mais pas moins j’ai été nommée prétendante, v’ià toujours un grand bonheur... Hélène, comme ma mère serait glorieuse si j’épousais Basile... Basile, fils, petit -fds, et frère de rosières ; car tu vas l’être, c’est sûr : et bien, si cette malheureuse histoire est sue, tout est dit... me v’ià rayée des prétendantes, me v’ià exclue de la rose pour toujours!.. Ma mère en mourrait et moi aussi, Hélène. . . Ça me fige le sang d’v penser seulement!...
HÉLÈNE
Exclue de la rose !. .. ne dis donc pas ça, Thérèse!... Au bout du compte, où est donc le grand mal?... T’as eu peur, tu étais lasse, y fallait faire bien du chemin, et puis repasser par ce bois qui est noir comme un four, tu n’as pas osé... v’ià tout...
COMÉDIE
THÉRÈSE
Et la bonne action que je t’ai laissée faire toute seule!... toi qui as eu le courage de reconduire la vieille femme jusqu’à Chauni !... je suis pourtant fâchée, Hélène, qu’on ne sache pas ça de toi; mais, Dieu merci, ça t’est inutile pour gagner la rose... Seigneur! quand je pense qu’il t’a fallu repasser par ce bois à la nuit close !...
HÉLÈNE
Ob ! j’y ai eu ben peur ; je me ressouvenais de toutes les histoires de revenants de la commère Marianne. Je n’avais pas une goutte de sang dans les veines!...
THÉRÈSE
Et justement, la vieille Mathurine qu’est morte samedi dernier, et qu’allait toujours là ramasser les feuilles!...
HÉLÈNE
Faut qu’a me soit venue dans l’esprit pus de vingt fois.
THÉRÈSE
Pas moins tu n’as rien entendu?
HÉLÈNE
Si fait... J’entendais de temps en temps comme un bruit de feuilles... fri, frou, tout à l’entour de mes oreilles...
THÉRÈSE
Ça faisait fri, frou ?
HÉLÈNE
Tout comme quand on ramasse des feuilles.
THÉRÈSE
Vois-tu, c’était l’âme de la pauvre Mathurine. . . T’es bien heureuse encore de ne l’avoir pas vue!.. Manette avec sa mère, avant-hier au soir, l’y ont parlée...
HÉLÈNE
Oui, je le sais bien... Elles l’ont vue sous la figure d’un grand mouton blanc.
THÉRÈSE
D’un mouton gros comme un veau, à ce que m’a dit Manette... Pour moi, j’en serais morte... Mais, conte-moi donc... à quelle heure es-tu revenue à la maison? Qu’a dit ta mère?
HÉLÈNE
Ah! Thérèse, pour ne te pas faire tort, j’ai menti pour la première fois de ma vie... v’ià ce qui m’a le plus coûté. Je suis arrivée à neuf heures; manière était toute transie de crainte: «Et pourquoi donc si tard, Hélène? Et pourquoi donc est-ce que tu reviens sans feuilles! Et où est donc Thérèse?... » A toutes ces questions j’étais bien ahurie; mais j’ai répondu comme nous en étions
COMÉDIE. 313
convenues : « Ma mère, j’ai laissé Thérèse à deux pas d’ici; mon âne est tombé dans un fossé, nous avons été je ne sais combien de temps à l’en retirer.. » Et puis d’autres raisons encore. Ma mère a cru tout cela, j’en étais bien aise; et pourtant ça me faisait de la peine de voir qu’elle donnait làdedans... Ça m’allait au cœur, Thérèse, si bien que j’en pleurais... Et toi, comment t’en es-tu tirée ?
THÉRÈSE
Je suis revenue par ce petit chemin si plein d’orties que personne n’y passe, et puis je me suis rendue à not’maison en sautant par-dessus la haie du jardin, pour n’être pas vue; ensuite je me suis cachée dans not’ grange jusqu’à la nuit, où j’ai eu aussi peur que si j’avais été dans le bois ; c’est alors que j’ai pensé à toi, que je me suis repentie... Je me disais : Si j’avais eu autant de courage qu’Hélène, nous serions rentrées toutes deux la tête levée et bien glorieuses dans le village!... Au lieu de ça, faut qu’Hélène cache sa bonne action pour cacher ma faute... Et je pleurais, et je pleurais. Dieu sait!... Enfin, quand la nuit a été tout à fait tombée, je suis ressortie par le jardin, pour rentrer dans la maison par le village, et j’ai fait à ma mère le même conte que t’as fait à la tienne.
HÉLÈNE
Personne ne nous a vues revenir séparément ; la bonne femme de Chauni ne sait pas nos noms, ainsi jamais, au grand jamais, on ne découvrira cette aventure. Et je te le jure encore, ma chère Thérèse, de la vie je n’en ouvrirai la bouche, telle chose qui arrive.
THÉRÈSE, l’embrassant.
O Hélène ! que je t’aime !...
HÉLÈNE
Ya, tu n’aimes pas une ingrate. Mais on frappe à la porte. . . (Elle crie:) On y va. . .
THÉRÈSE
C’est, Dieu me pardonne , la voix de M. le prieur!... Et vraiment oui c’est lui... il est avec cette dame marchande de Noyon qu’a amenée Marianne...