‹ Théatre d'éducationChapitre 121 sur 130 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LA MARQUISE , JULIETTE

LA MARQUISE

Juliette, vaus avez secouru celle pauvre femme en mon nom^ vous vous êtes dépouillée de tout ce que vous posse'diez , pour m'épargner la Iionte et la douleur d'abandonner cette infortunée ?

JULIETTE

Eh , mon Dieu ! madame . qui vous a dit cela ?

LA MARQUISE, V cmbrassarit avec transport.

Je f ai devinée ^ du moins , mon cœur est capable de connoître et d'apprécier le tien.

JULIETTE

Ce que j'ai fait est bien simple ; j'avois cet argent , mon père et ma mère peuvent s'en passer, je l'ai donné, de votre part,

a celte femme , mais en ajoutant que vous lui défendiez d''en parler à personne.

LA MARQUISE

Ainsi, Juliette, vous espériez me cacher un si juste sujet de reconnoissance... Ah! de. quel bonheur vous vouliez me priver! Quoique je ne doive pas attribuer à votre amitié pour moi un procédé si noble et si touchant^ quoique vous m'ayez dit, Juliette , que le seul motif de toutes vos actions est voire attachement pour ma tante, je ne vous en aime pas moins, et je n'en suis pas moins sensible au plaisir d'admirer vos vertus.

JULIETTE

Ah! madame, mon zèle peut quelquefois être téméraire, indiscret^ je le sens, je favoue ^ mais je m'étois flattée que la causé qui le produit vous éloit si connue, que vous daigneriez toujours Fexcuser.

Non, madame, j'ose le dire, quand' vous paroissez douter de mon cœur, vous n'êtes pas de bonne foi. Non, je ne me persuaderai jamais que vous soyez capable d'une si grande injustice.

456 LES DANGERS DU MONDE, LA MARQUISE, a^cc le plus grand

attendrissement.

Juliette 5 ma chère Juliette! vous m'aimez donc toujours?

JULIETTE

Si je vous aime!... Ah! madame, puisque vous souffrez cette expression, je vous aime comme on doit aimer une bienfaitrice , une sœur, et Tobjet du premier sentiment de son âme. Songez donc , madame, que nous n'avons pas vingt-deux ans, et qu'il y en a quinze que je vous aime. Tout ce qui vous touche m'est devenu personnel 5 vos peines sont les miennes^ je m'enorgueillis de vos succès, ou je m'afflige de vos fautes , parce que tout mon bonheur dépend de votre conduite et de votre re'pu talion. Destine'e dès l'enfance à vous consacrer ma vie, devant tout à votre famille et à vos bontés, pourrois-je, madame, sans la plus affreuse ingratitude, avoir d'autres sentimens?

LA MARQUISE, V euibrassant.

Ah ! que ne suis-je digne d'une amie telle que toi ! Pardonne-moi mes torts ,

mes injustices, je les de'teste. Ah, Juliette, l'inquiétude et le chagrin ont cruellement alte'ré mon caractère ^ je ne le sens que trop... Ma situation m'accable, je Tavoue : je ny vois point de remède , et tout mon courage m'abandonne...

JULIETTE

L'irre'solution et la foiblesse aggravent tous les maux. Il y a plus de six mois, madame , que vous vous repentez , et que vous formez le projet de mettre de Tordre dans vos affiiires , sans avoir la force d'exécuter un dessein si louable. Alors les moyens en ëloient plus faciles. Plus vous balancez, et plus les difficuite's augmentent,

LA MARQUISE

Mais comment débrouiller ce chaos d'affaires? Par où commencera

Par savoir au juste l'état de vos dettes.

LA MARQUISE

Eh, mon Dieu! je le saurai aujourd'huij'ai reçu un billet de l'homme que j'ai 2. 20

chargé de cette information ^ il me mande qu'il viendra ce soir à huit heures me rendre re'pônse,

JULIETTE

Mais, madame, combien à peu près croyez- vous devoir ?

LA MARQUISE

Ah ! je crains bien que mes dettes ne se " montent à près de quarante mille francs. Enfin , je ferai une reforme entière^ j'abandonnerai ma pension ^ je saurai me passer de tout... Ah ! puissé-je à ce prix re'parer mes torts !...

JULIETTE

Vous saurez ce soir à huit heures Tëtat de vos affaires ] mais , madame , vous serez avec madame la vicomtesse,

LA MARQUISE, vivement.

Comment ferai-je pour me débarrasser d'elle!... Elle voudra veiller 5 dans Tëlat j où je suis, ce tête à tête m'excédera. J'ai envie de lui écrire qu'il m'est impossible de la recevoir.

JULIETTE

Cela ne se peut pas 5 elle forceroil votre porte.

LA MARQUISE, vh'emcjlt.

Il est cependant cruel d'être imporlune'e à cet excès par une personne qu'on n'aime point... ou du moins qui est trop le'gère pour inspirer un sentiment bien tendre.

JULIETTE

Qu'on n'aime point... Vous l'avez dit , madame , le mot vous est e'cliappé....

Cependant elle forceroit votre porte, et même elle y seroit autorise'e... Yoilà l'inconvénient de donner tous les droits de l'amitié à une personne qu'on n'àime point. Par vos démonstrations , vous avez contracté avec elle , et avec le monde , un engagement auquel vous ne pouvez vous soustraire tout à coup , sans être accusée d'iconséquence et de mauvais procédé. Il ne vous est pas possible de rompre avec elle , vous ne pouvez que vous en éloigner par degrés.

46o LES DANGERS DU MONDE,

LA MARQUISE

Gomment ai-je pu former une semblable liaison ?

JULIETTE

Vous ne vous aimez ni Tune ni l'autre :^ le temps vous dégagera facilernent. Mais , pour revenir à vos affaires , si vous le permettez , madame , je les ferai ce soir à voire place ^ je verrai l'homme que vous en avez charge' , et après le départ de madame la vicomtesse , je vous rendrai compte de notre entretien.

LA MARQUISE

J'y consens. Je vais chercher quelques papiers que j'avois oublié de lui remettre et que vous lui donnerez.... Que je crains d'apprendre ce qu'il vous dira !... Tous ne m'en parlerez , ma chère Juliette , que lorsque la vicomtesse sera partie ^ car je veux , s'il est possible, lui cacher des peines que je ne puis confier qu'à vous seule... Dites bien , ma chère amie , dites bien à cet homme que s'il peut me tirer de cet affreux labyrinthe . sans que M. de Germini el ma tanle en soient instruits , je lui devrai

COMEDIE. 46r

.plus que. la vie, car je croirai lui devoir Fhooneur. Il m'a donné cette espérance , si mes dettes ne passoient pas quarante mille francs. R.appelez-le-lui.

JULIETTE

Je n'oublierai rien , madame , soyez-eu sure.

LA MAUQUISE.

Répétez-lui que je lui abandonnerai ma pension pour le temps nécessaire 5 que j'en signerai rengagement. Il a de grandes obligations à ma famille , faites-les valoir ^ enfin , dites-lui qu'il est ma seule espérance , et ma dernière ressource.

JULIETTE

Se peut-il, madame, que vous recouriez ainsi à un étranger, quand vous avez une tante?...

LA MARQUISE

Je ne demande à cet étranger que de me prêter une partie de la somme dont j'ai besoin , et j'en paierai l'intérêt. Cette somme, après tout, ne sera pas bien considérable , car j'ai plusieurs créanciers qui m'accorderont du temps.

.-tGa LES DANGERS DU ]VK)NDE,

JULIETTE

Je le crois bien , ils vous ont assez vole'e pour cela. Tous n'avez jamais examiné ni arrêté un mémoire ^ vous ne savez le prix de rien 5 vous avez toujours tout acheté à crédit : voilà les principales causes de Vembarras où vous êtes. Mais n'en parlons plus • oublions le passé , et ne songeons qu'à l'avenir.

LA -MARQUISE

Ah ! si je puis payer mes dettes , croyezvous , Juliette , que j'en fasse jamais de nouvelles ?

JULIETTE

Si je croyois , madame , qu'après la leçon que vous recevez , vous fussiez capable d'un tel égarement, je vous regarderois comme la personne la plus extravagante et la plus méprisable. Jugez si je puis avoir une semblable pensée.

LA :M A U Q U I s E.

Ah ! Juliette , vous lisez bien dans le fond de mon âme... Quand on a senti toute l'étendue de ses fautes, quand on

COMÉDIE. 46:i

en a gémi sincèrement, il est impossible dy retomber jamais. Mais ne perdons point de temps ^ avant le retour de la vicomtesse , allons chercher ces papiers... Venez , chère Juliette , ( Elle la prend sous le bras. ) dans mon cabinet. Venez, ( Elles sortent. )

Page 1