‹ Théatre d'éducationChapitre 130 sur 130 · J U L I ET T E · texte numérisé non relu

J U L I ET T E

Elle pâlit... elle chancelle... Ah, madame! ( Dorizée et Juliette soutiennent

la marquise. )

LA MARQUISE

Il arrive dans une heure!...

DORIZÉE.

D'où vient ce saisissement? Que pouvezvous craindre? n'avez-vous pas une mère, une amie? N'avez-vous rien à lui dire?... Ne pourrai-je obtenir un moment de confiance? Ah! quand vous me la refusez, comment ne péne'trez-vous pas que mon cœur doit deviner vos peines?... Ne parlerez-vous point , ma fille ?... est-ce là le prix que vous réserviez à tant de tendresse ?

LA MARQUISE

Quel moment choisissez-vous pour me demander celte confiance que je vous dois à tant de titres ?... Vous êtes tout pour moi... Je vous aime comme je dois vous aimer ^ je ne puis mieux vous peindre Texcès d^un attachement si tendre... Sil

ne s"'agIssoit que de vous avouer mes fautes , n'en doutez pas , mon cœur vous seroit ouvert... Si vous n'étiez que mou amie, vous sauriez tous mes secrets... mais ma bienfaitrice !.. mais abuser de votre bonté , de votre géne'rosite'... non, je ne le puis...

DORIZÉE.

Puisque vous ne voulez pas parler, il faut donc vous prévenir... Grâces aux soins de Juliette, je Tai pu : je m'afflige de ne devoir qu'à elle le bonheur de vous être utile.

LA MARQUISE

Qu'entends-je, 6 ciel!

JULIETTE

Oui, madame, je Tavoue, je vous ai trahie^ vous deviez soixante -dix mille francs...

LA MARQUISE

Ah, Dieu! se peut-il f...

DORIZÉE.

Ils sont payés...

LA MARQUISE

Ah , ma tante !...

JULIETTE, lui baisant la main.

Souffrez , madame..»

LA MARQUISE

Comment pourrai-je reconnoître tant de bienfaits , et comment pourrai-je jamais expier toutes mes fautes!... Mais, ma tante, mon cœur est de'chiré quand je pense qu'une telle générosité doit déranger votre fortune , et que pour réparer mes folies, il A'ous en coi^ile les plus grands sacrifices.

Non , mon enfant, rassurez-vous 5 j''avois celte somme, pouvois-je eu faire un usage qui me fût plus cher? Voilà le fruit de l'économie 5 on peut par elle rendre un service essentiel à ce qu'on aime. Quelle est la fantaisie satisfaite dont on doive jamais attendre un plaisir qu'on puisse comparer ù ce bonheur inexprimable ?

LA MARQUISE

Tous me sauvez l'honneur aux yeux du monde; mais quels remords vous me laissez! Je n'ai jamais senti comme dans

cet instant la coupable extravagance de ma conduite. Quand vous faites tout pour moi , par une inconcevable fatalité , je n'en suis peut-être que plus à plaindre... Pouvez-vous m'aimer encore f puis-]e me flatter de n'avoir rien perdu de mes droits sur votre cœur, après en avoir tant abuse' ?.. pourrez-vous désormais et m'estimer et croire mes promesses f ... Ah ! daignez par pitié, s'il est possible , me racommoder avec moi-même...

DO RI z É E.

Calmez-vous , ma fille , calmez-vous ^ et ne me supposez pas des inquiétudes pour l'avenir , c|ue votre repentir détruiroit si j'avois pu les concevoir. Yous vous êtes égarée, il est vrai^ mais je ne dois attribuer la plus grande partie de vos fautes qu'à moi-même.

LA MARQUISE

A vous? ô ciel !... '

DORIZÉE.

Oui, sans doute : je vous ai donné de bons conseils, mais je ne vous ai peint les dangers du monde que trop vaguement.

5oo LES DANGERS DU MONDE , Si je vous avoirs bien détaillé tous ses écueils, avec Fesprit et Tàme que vous avez, vous les auriez évités, j'en suis sûre. Vous avez reçu par l'expérience une leçon cruelle que j'aurois pu vous épargner. Mais tout est réparé^ oublions nos peines et nos regrets, et ne songeons qu'au bonheur dont nous allons jouir.

LA MARQUISE

Ah, le bonheur! enfin, vous me l'avez fait connoître : c'est dans le sein de sa famille, c'est en remplissant ses devoirs qu'on peut le trouver : la vertu et les sentimeus les plus doux et les plus naturels y conduisent et le procurent^ la vanité, raffectation et les faux airs en éloignent^ il n'est enfin le partage que d'une âme pure et d'un esprit juste.

D o R I z É E , V embrassant.

Il doit être le vôtre ^ il le sera, j'en suis certaine. Mais venez , mon enfant ^ allons au-devant de M. de Germini , venez.

Je vais donc le revoir, et rien ne troublera ma joie!... Ah! ma tante!... Juliette,

COMEDIE. 5oi

venez avec nous:^ je veux goûter le plaisir d'être dans le même instant réunie à tout ce que j'aime!...

JULIETTE

Vous devez lire dans mon cœur, madame , €t vous y voyez sûrement l'excès de mon bonheur et de ma reconnoissance.

DORIZÉE.

ISe perdons plus de temps ^ venez , Juliette j allons , ma chère fille. ( Elle prend sous le bras la marquise , qui donne le sien à Juliette. )

LA. MARQUISE, en s' en allant.

Ah! que je suis heureuse!...

riN DU TOME SECOND

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