LA FÉE LUMINEUSE, ROSALIDE
LA FÉE
Qu'avez-vous , ma chère Rosalide , je vous trouve Pair triste f
ROSALIDE.
Je vous avoue, madame, que j'ai un peu d'humeur dans ce moment-ci...
Et pourquoi? Auriez-vous de l'inquiétude sur réleclion qui doit se faire ce sohr ?
ROS ALIDE
Oh, non, point du tout, ce n'est pas cela 5 et ce qui m'occupoit quand vous êtes entrée ne me'rite pas...
LA FÉE
N'importe , je veux savoir...
ROS AL IDE
Hé bien , madame , c'est cette jeune personne que vous venez de placer auprès de moi.
Elle ne vous convient pas ?
ROS ALIDE
Je n'ai pas bonne opinion de son caractère ^ si vous saviez avec quelle fadeur , avec quelle bassesse elle me louoit...
LA FÉE
Oh , ce n'est que cela ^ mais mon enfant, votre modestie vous fait prendre pour des flatteries la simple vérité, je vous assure:^ je vous le dis naturellement, je suis fière de mon ouvrage 5 et il est certain que. grâce à la nature , et surtout à l'éducation que je vous ai donnée , vous êtes une personne réellement accomplie.
Accomplie ! Hé bien , madame , de bonne foi, je ne crois pas cela.
LA FÉE
Je le sais bien, et voilà ce qui prouve la perfection de mon ouvrage 5 car si vous vous rendiez justice, il vous manqueroit une vertu.
ROS ALIDE
Cependant j'ai beaucoup d'orgueil,
LA FÉE, en riant.
Oui , mon enfant^ soyez toujours bien persuade'e de cela.
R 0 s A L ï j) E , vivement.
Oui, madame, j'en ai beaucoup : et puisque vous me forcez de le dire, je ne trouve personne qui me soit pre'fe'rable ^ par exemple, est-ce là être modeste?... Vous riez, vous croyez que j'exagère^ non, je dis ce que je pense... et cependant , malgré cette extrême vanité , je suis presque toujours mécontente de moi-même ^ comment accorder cela ?
LA FÉE
Elle est charmante ! Embrgssez-moi ,
COMÉDIE. ï2g
ma chère Rosalide. Ali I si vous n'êtes pas satisfaite de vous , qui donc pourra jamais l'être de soi-même ?
ROS ALIDE
Je ne me plains point de la nature , elle m'a donné un cœur sensible et reconnoissant. Je dois me louer de la fortune , qui m'a procuré une bienfaitrice telle que vous ^ mais , madame , quoique vous en disiez , j'ai des défauts qui vous échappent parce que vous m'aimez , et dont je m'aperçois , malgré moi , parce que j'en souffre...
LA FÉE
Elle en revient toujours à ses défauts. Je voudrois bien que ma sœur entendît cette conversation , elle qui vous croit si vaine, et qui me cite sans cesse la surprenante humilité de sa Glarinde. Enfin, ce jour, chère Piosalide, ce jour, le plus beau de ma vie , va fixer votre destinée au gré de mes souhaits^ je vous verrai ce soir reine de l'Ile Heureuse ^ ma joie ne sera troublée que par la peine qu'éprouvera ma sœur ^ car elle a la folie de concevoir les plus grandes espérances pour
î3o L'ILE HEURELSt,
son, élève ^ comprenez-vous qu'on puisse
pousser Taveuglement à ce point ?
ROSALIDE.
Je ne puis juger du mérite de la princesse Clarinde^ je la connois si peu ^ et je lai vue si rarement, quoique nous ayons été l'une et l'autre élevées dans ce palais...
LA FÉE
Comme ma sœur avoit des idées absolument opposées aux miennes sur l'éducation, je n'ai pas voulu , par cette raison , que vous fussiez liée avec Clarinde:^ mais aujourd'hui je trouve qu'il est convenable que vous fassiez ensemble une connoissance particulière, puisque celle qui sera reine doit aimer et protéger l'autre...
ROSALIDE.
Ail ! tout le bien que j'ai entendu dire de Glarinde a disposé depuis long-temps mon cœur à la chérir.
LA FÉE
Oui, elle est intéressante, en vérité 5 elle n'a rien de brillant , mais elle est douce , bonne ^ et quoiqu'elle soit née avec un esprit fort médiocre, si j'eusse été char-
COMÉDIE. i3ï
gee de son ëducalion , je suis sûre que j'en aurois fait une personne charmante. Ma sœur m'a dit qu'elle vous Tamèneroit aujourd'hui. Mais, Piosahde, vous ne mécoutez pas ^ vous rêvez...
Il est vrai , madame... je pensois à quelque chose que vous m'avez dit tout à l'heure au sujet de la fëe Bienfaisante.
He' bien.
Elle me trouve vaine , dites-vous ; cela me revient à l'esprit, je ne sais pourquoi...
LA FÉE
Bon...
Je voudrois savoir sur quelle raison elle peut fonder une semblable accusation ^ je ne me vante jamais...
LA FÉE
Oh , pour cela non , tout au contraire...
ROSALIDE.
Je ne parle jamais de moi, je hais et je fuis les éloges^ sur quoi me juge-t-elle donc vaine ?...
i33 L'ILE HEUREUSE,
LA FÉE
Oh", parce qu'elle pense sûrement que vous avez tout ce qu'il faut pour Têlre...
Mais elle a dit positivement que je Te'tois.
LA FÉE
Sans doute par jalousie^ c'est ainsi qu'elle dëprise vos talens , vos agre'mens ^ par exemple , ce dernier tableau que vous avez fait , et qui est un clief-d'œuvre, non seulement elle Ta regardé sans enthousiasme , mais elle l'a loue' avec une nonchalance , une froideur...
ROS ALIDE
Je suis sensible , je l'avoue , à ces marques d'aversion...... je ne puis siq^porter
l'injustice^ elle me re'volte... m'afflige, et me met hors de moi.
LA FÉE
Eh, calmez -vous, mon enfant : la pauvre petite ! elle en a les larmes aux yeux : que cela est touchant!
R o s A L I D E , a^'ec un ris forcé. Qui, moi, madame r* Ah, je vous assure que je n'e'prouve nul attendrissement... Je
COMÉDIE. i33
suis fâchée de de'plaire à la fëe Bienfaisante, j'en ai témoigné ma surprise 5 car je n'ai rien fait qui dût m'attirer ce malheur 5 mais je vous proteste que d'ailleurs je n'en ressens ni dépit, ni colère...
LA FÉE
Ah , j'en suis convaincue... Mais que nous veut Zulmée ?...