SOPHIE, CONSTANCE
( Elles restent un moment sans parler , jusqu'à ce qu'elles aient perdu de vue Pauline. )
CO N s TAN CE.
J^NFiN , la voilà partie!...
SOPHIE
Oui, mais je crains qu'elle ne revienne bientôt.
CONSTANCE
Elle est aussi très-capable de se cacher pour nous écouter.
SOPHIE
Allez-y voir tout doucement Mon
Dieu , quel tourment que Tobligation indispensable de prendre tant de précautions contre une personne qu'on aime !
CONSTANCE, re^^enciiit.
wSoyez tranquille à présent^ j'ai trouvé Rose à rentrée du bosquet, et je Tai chargée de nous avertir quand elle verroit Pauline.
SOPHIE
Mais c'est dire à Rose que nous avons un secret...
CONSTANCE
Point du tout... Rose est si simple ! Je lui ai dit en riant que cétoit une plaisanterie : elle le croit d'autant mieux , que nous lui avons déjà fait faire le guet plus d'une fois pour des bagatelles... Enfin du moins nous sommes sures que Pauline ne viendra pas nous surprendre... Ne perdons point de temps , chère Sophie.
SOPHIE
Je vous ai dit hier au soir que je venois de recevoir une lettre de mon frère 5 que je l'avois lue , et qu'il me permettoit de vous la communiquer.
CONSTANCE
Et c'est le concierge qui vous a remis cette lettre P
SOPHIE
Oui , la voici , je vais vous la lire : ah ! ma chère Constance!...
CONSTANCE
Sophie , vous pleurez !... O ciel ! qu'est-il donc arrivé ?...
SOPHIE
Si vous saviez tout ce que j'ai souiïert depuis hier , et combien il en coùloit à mon cœur pour paroîlre aussi paisible , aussi gaie que de coutume !... Ecoutez cette lettre, vous en allez juger... Mais voyez encore si Rose est toujours là.
CONSTANCE
J'y vais.
SOPHIE
o mon frère , mon frère !... quelle sera la fin de cette cruelle aventure r*
cONSTAîsCE, refrénant.
Rose est là, Pauline ne paroît point, profitons de cet instant favorable : lisez donc, ma chère Sophie^ calmez ou comblez ma mortelle inquiétude.
SOPHIE
Hélas! que vais-je vous apprendre ! ( Elle déplie la lettre. ) La date est de jeudi matin.
CONSTANCE
Cétoit hier !... mais le re'giment de M. Valcour est à quarante-cinq lieues dici , comment avez-vous pu recevoir sa lettre le même jour ?
SOPHIE
Ah ! Constance , mon frère n'est plus à son régiment , il est ici.
CONSTANCE
Il est ici !
SOPHIE
Ah, Dieu! n'élevez pas la voix; si l'on nous entendoit.... Oui, il est. caché dans ce château; mais écoutez sa lettre, elle vous instruira de tout. ( Elle lit tout haut, mais cVune voioc basse , et regardant de temps en temps avec inquiétude si per-
sonne ne vient Elle parcourt des yeux, ) Hem.... Ah.... « Venons au dëlail de ma malheureuse aventure.... Tous savez que le régiment du marquis de A aicé est à trente h'eues de la ville où je suis , et vous connoisscz toute Tamitié qui m'unit à Yalcé : une lettre de Tun de nos amis communs m'apprit qu'il av.oit perdu une somme considérable au jeu , et qu'il ëloit au désespoir. .Voulant sans délai voler à son secours , je chargeai mon valet-de-chambre de répandre le bruit que j'élois malade, afin de me dispenser de mon service , et je partis sur-le-champ , comptant revenir sous deux jours au plus lard.» \ ous reconnoissez-là mon frère?
CONSTANCE
Ah ! ce trait peint son âme.
SOPHIE
Une action si noble , avoir des' suites si
funestes ! mais achevons. ( Elle Ut. )
« Comme je partois sans congé, je pris la précaution de changer de nom, et j'arrivai à Valenciennes sous celui du chevalier de Mirvilie. En entrant dans la ville, je ne
pensai point sans attendrissement, ma chère Sophie , que je ne'tois plus qu'à quinze lieues de ma mère et de mes soeurs... » Je ne puis retenir mes larmes.
CONSTANCE
Donnez , je vais lire. ( Elle prend la lettre. )
SOPHIE
Paix , j'entends du bruit.
CONSTANCE
C'est Rose.
SOPHIE
Ah ! rendez-moi ma lettre... (£'//e prend lu lettre et la met dans sa poche. )
ROSE arrive précipitamment et mystérieusement ; elle dit en passant auprès de Sophie :
Mademoiselle Pauline est sur mes talons. ( Elle traverse le théâtre , et sort par le côté opposé à celui par lequel elle est venue. )
SOPHIE
Est-il rien de plus cruel!...
CONSTANCE
Allons dans notre chambre.
SOPHIE
Pauline nous y suivra de même.... Mais la voici , changeons d'entretien.