LA 31 A R Q U I S E
Il ëtoit heureusement seul dans un cabriolet couvert, il y porta mon fils, toujours sans connoissance, et prenant un chemin détourne' , il le mena d'abord à Ten- *rëe du village, chez sa mère^ ensuite, quand tout le monde fut couché dans le château , il vint m'annoncer ce tragique événement. Je courus moi-même chercher mon malheureux fils : Thibaut et mon valet-de-chambre chirurgien le transportèrent dans une pièce de mon appartement, où je Tai veillé pendant sept nuits quil a été dans le plus grand danger.
SOPHIE
Et je n'ai point partagé des soins si chers et si douloureux!... Mais enfin, maman, mon frère est-il parfaitement rétabli ?
LA MARQUISE
Il est, du moins, en état de partir sans danger.
SOPHIE
Comment! il va partir ?
LA MARQUISE
Hélas ! il le faut bien. Jugez , mon en-
fant, du mortel embarras où je me trouve ^ ce baron de Senanges, qui vient d'arriver, est le père du malheureux jeune homme à qui votre frère a sans doute ôté la vie!...
SOPHIE
II ignore ce funeste éve'nement f ....
LA MARQUJSE.
Il ne sait , grâce au ciel , qu'une partie de la ve'rité. On lui manda que son fils et le chevalier de Mirville e'toient partis précipitamment et ensemble 5 que les gens de Tauberge de'posoient qu'ils avoient eu une dispute très-vive 5 qu'on n'avoit point de leurs nouvelles, et qu'il n'e'toit que trop vraisemblable qu'ils ne s' e'toient absente's si brusquement que pour aller se battre. On ajoutoit que dans la querelle mon lils avoit été l'agresseur. En apprenant celte fatale aventure, le baron de Sénanges, naturellement aussi violent que sensible, éprouva autant de ressentiment que de douleur ] il écrivit aux commandans des places frontières , afin d'apprendre si le chevalier de Mirville étoit passé dans les pays étrangers,
ou pour empêcher sa fuite , s'il en e'toit encore temps.
SOPHIE
Ainsi, ne sachant pas le vrai nom de mon frère , c'est une chimère qu'il poursuit.
LA MARQUISE
Mais ce nom qu'il nous est si important de cacher, il peut le découvrir^ sa fortune, son rang, son caractère, le rendent l'ennemi le plus redoutable et le plus dangereux....
SOPHIE
Mais quel motif Ta conduit ici ?
LA MARQUISE
Il est venu dans cette province avec l'espoir d'y acquérir quelques lumières sur le sort de son fils. Il suppose qu'il s'est battu sur la frontière ^ ma terre y est située, il m'a connue autrefois* toutes ces cir-^ constances l'ont de'cidé à venir chez moi : imaginez ce que j'ai du ressentir en le voyant paroîlre!... Il m'a fait tous les détails de cette affreuse histoire 5 il ne m'entretient que de sa douleur et de ses pro-
jets de vengeance ^ je partage sa peine , je pleure avec lui ^ mais que ces larmes sont amèr^s! c'est dans le sein d'un ennemi cruel
que je les répands du persécuteur de
mon fils !...
SOPHIE
Ah, Dieu ! vous me faites frémir.
LA MARQUISE
Quelquefois j'ose combattre son ressentiment : sans doute alors trop de chaleur m'emporte, car il me regarde avec surprise^ son air étonné m'épouvante^ il me semble que je viens de me trahir, que j'ai nommé mon fils... Enfin, je ressens depuis vingt-quatre heures tout ce que la contrainte , la terreur et la pitié , peuvent faire éprouver de plus cruel et de plus douloureux. Mais , hélas ! l'infortuné qui me cause tant de peines est encore plus à plaindre que moi !...
SOPHIE
Le malheureux! il croit que la vengeance pourroil le consoler !...
Ah ! sans doute il s'abuse •, s'il est vrai
qu'un cœur puisse s'égarer jusqu'à de'sirer la vengeance, en est-il d'assez barbares pour l'assouvir sans horreur? Cette affreuse jouissance des âmes lâches et féroces dégrade celui qui s'y livre, et le condamne à d'éternels remords.
SOPHIE
Maman , mon frère va donc partir bientôt?"
LA MARQUISE
Cette nuit même.
SOPHIE
Et ces ordres donnés aux commandans des places frontières.
LA MARQUISE
Ces ordres ne regardent que le chevalier de Mirville 5 mon fils est connu , on ne pourra le coufoadre avec un jeune homme dont le nom est différent, et qui n'est désigné que comme un aventurier ^ voilà les réflexions qui doivent me rassurer. Cependant je tremble^ d'affreux pressenlimens
me poursuivent et m'accablent Si le
baron de Sénanges alloit apprendre la nou-
COMÉDIE. 287 velle positive de la mort de son fils, s'il alloit découvrir Tasile et le vrai nom de sOn ennemi^ juste ciel! à quel excès un de'sespoir furieux ne le porteroit-il pas !
SOPHIE
Ah ! maman , vous me glacez d'effroi
LA MARQUISE
J'ai pris toutes les pre'cautions que la prudence d'une mère peut sugge'rer ^ j'ai défendu qu'on laissât entrer aucun étranger dans le château. Thibaut m'a dit qu'un homme étoit venu ce matin demander si le baron de Sènanges e'toit ici : Thibaut , sans balancer, a répondu que non- cet homme , deux heures après , est revenu mieux instruit , et vouloit absolument parler au baron , le voir seul , et il a refusé de se nommer^ Thibaut l'a renvoyé, en lui déclarant qu'il ne pourroit fentretenir que demain au soir : mon fils sera alors hors de la France....
SOPHIE
Cet homme qui se cache m'inquiète , et je me rappelle que ce matin , en me pro-
menant avec ma bonne et Pauline dans le petit bois, j'en ai vu roder un qui nous observoit, et sembloit vouloir se dérober à nos regards- je n'ai pu voir son visage, un chapeau rabattu le cachoit entièrement.
LA MARQUISE
Comment ! il vous suivoit ?
Oui, mais toujours d'assez loin. Nous nous sommes assises, et l'ayant perdu de vue, nous causions tranquillement, quand, au bout d'une demi-heure, un bruit de feuilles que j'ai entendu derrière moi, m'a fait tourner la tête , et j'ai vu ce même homme , le dos tourné , qui couroit de toute sa force.
LA MARQUISE
Sans doute il vous écouloit.
SOPHIE
Nous l'avons cru , et aussitôt nous som* mes rentrées.
LA MARQUISE
Certainement, c'est le même homme
dont m'a parle Thibaut... Mais que signifie cette conduite mystérieuse ?.. Allons retrouver le baron de Sénanges, ne le quittons plus... Ah, que la nuit n'est-elle venue î Quelle journe'e!.. mais j'entends quelqu'un.
SOPHIE
C'est Rose.
LA MARQUISE
Que nous veut-elle f...