PAULINE, ROSE
PAULINE
lAosE... mais que faisiez-vous là f
ROSE
Piien , mademoiselle.
PAULINE
Comme vous voilà rouge î...
ROSE
Oh dame, c'est qu'il fait chaud.
PAULINE
Vous avez caché quelque chose dans
votre poche, je l'ai vu... Pourquoi donc ce mystère , ma clière Rose ^ est-ce que tu n'as plus d'amitié' pour moi?
ROSE
Tenez, vous m'allez tirer les vers du nez , je vois cela.
PAULINE
Ah ! je fen prie , parle-moi vrai , et je te donne ma parole d'honneur de ne faire aucune indiscrétion.
ROSE
Mais c'est que c'est plus fort cjue vous... Souvenez-vous donc comme vous avez fait manquer ma noce.
PAULINE
Va, je t'en dédommagerai^ je te promets de faire ta fortune.
ROSE
Oh , ma fortune , elle est en bon trahi , allez ^ je suis plus riche que je ne vou» drois, car cela me donne du souci...
PAULINE
Que veux-tu donc dire ? explique-toi , de grâce...
COMÉDIE. 2g3.
ROSE
Allons , me v'ià enjôlée , il faut que je vous dise tout.
PAULINE, V embrassant.
Ah! Piose, que je t'aime!
ROSE
Je m'en vais vous conter une drôle d'histoire...
PAU LIN E
Dépêche-toi donc.
ROSE
Dame , c'est une aventure comme il j en a dans ce livre vert que madame la marquise vous avoit dit de ne pas lire, et que vous avez volé...
PAULINE
Mais au fait, R.ose.
ROSE
Enfin , c'est comme un conte de roman.
PAULINE, à part.
Qu'elle mïmpatiente ! ( Haut. ) Mais , Rose, finissez donc.
ROSE
M'y voici. Je nie promenois tout à l'heure dans l'avenue ^ voilà que tout d'un coup nn
:!9i LA CURIEUSE,
homme vient vers moi : il e'toit tout embeguiné dans son chapeau et dans sa redingotte : mais pas moins il avoit Pair jeune. Il me dit comme ça : Etes-vous du château? Oui y monsieur. Hé bien, donnez cette lettre à mademoiselle de Valcour , et prenez cela pour vous^ je vous en donnerai bien d'autres si vous êtes discrète.
PAULINE
Ah 1 c'est notre homme de ce matin !
Hé bien, Piose, qu'avez- vous répondu?
ROSE
Pardi , rien ^ je n'ai pas eu le temps de dire un mot ^ il me laisse une lettre , une bourse, et crac, il court encore. Moi, tout ébaubie , je compte l'argent et puis je le mets dans ma poche avec le billet. V là tout.
PAULINE
Et la lettre , vous l'avez donc ?
ROSE
Sûrement que je l'ai.
PAULINE
Ah ! voyons-la !
ROSE
Je le veux bien 5 mais vous ne la lirez.
pas, au moins, car elle est cachetée. Tenez , la voilà.
PAULINE lit V adresse.
A mademoiselle de f'alcour.... S'adresse-t-elle à ma sœur ou à moi ?
Oh, je parierois qu'elle est pour mademoiselle Sophie.
PAULINE
Pourquoi ?
ROSE
Vou? connoissez bien Marie-Jeanne ^ la fermière f*
PAULINE
Hé bien ?
ROSE
Elle vend du vin.
PAULINE
Après.
ROS E
Hé bien, il y a deux jours qu'un jeune homme est venu chez elle comme pour demander chopine ^ mais , au lieu de boire , il a passé tout le temps à faire des questions sur mademoiselle de Valcour , la plus grande , qui a Fair si saçje : v'ià
comme il disoit. Oh , Marie-Jeanne lui en a conte' des plus belles 5 car elle aime mademoiselle Sophie 5 Dieu sait... et puis , n'y a qu'une voix sur le compte de mademoiselle votre sœur ^ c'est vrai cela.
PAULINE
Et ce jeune homme... n'a fait aucune question sur moi ?
ROSE
Non , il n'a parlé que de celle qui a Tair sage^ il n'a pas e'të question de vous... Vous vojez bien que c'est Thomme à la lettre^ ça y ressemble bien, du moins.
PAULINE, trislement.
Piose , il faut que je porte cette lettre à maman... quand elle seroit jx)ur moi, je ne dois pas l'ouvrir.... ainsi j'ignorerai toujours ce qu'elle contient...
ROSE
A cause de votre bonne action , madame vous dira peut-être ce qu'il y a dedans : voilà comme mademoiselle Sophie se fait tout conter par elle.
PAULINE
Je voudrois seulement savoir si ceîte
lettre est signe'e... Cette aventure est bien singulière 5 a-t-elle quelque rapport avec le secret qui occupe maman , Sophie et Constance ?...
ROSE
Ah ! vous vous cloutez donc qu'il y a im secret en l'air?
PAULINE
Rose , en aurois-tu de'couvert quelque chose r...
Ma foi, il n^ a peut-être que nous deux dans la maison qui ne le sachions pas ^ vous, mademoiselle, à cause de votre cm'iositë, et moi, parce qu'on s'aperçoit que vous me' faites jaser tant que vous voulez. Mais pourtant j'ai accroche' quelque petite chose.
PAULINE
Ah! qu'est-ce que c'est?
ROSE
Je veux bien vous le dire ^ mais à condition que si vous ouvrez la lettre vous me la lirez...
PAULINE
Mais, Fi donc! je ne l'ouvrirai point.
agS LA CURIEÏjSË,
ROSE
Bon, vous n"y tiendrez pas^ alfcz, je vous connois.
PAULINE
Rose , vous avez donc bien mauvaise opinion de moi?
ROSE
Mon Dieu, mademoiselle, pardonnezmoi... mais , d'après tout ce que je vous ai vu faire jusqu'ici...
J'ai pu me laisser entraîner à des e'tourderies ^ mais je suis incapable, je Tespère, tle commettre une faute aussi grave... Une fille de mon âge ouvrir en secret la lettre d'un jeune homme et d'un inconnu... et une lettre qui , vraisemblablement , est pour une autre... O ciel ! si la curiosité pouvoit égarer à ce point , existeroit-il un vice plus dangereux et plus horrible !
ROSE
Apaisez-vous donc, mademoiselle. Hé bien, nous ne la lirons pas : allons, je vous dirai tout ce que je sais sans cela.
eOMÉDIE. !»99
PAULINE
Depècliez-vous donc , car Theiire flu dîner approche.
ROSE
Hier au soir, madame e'toit dans le parterre avec ce baron. En passant, j'ai entendu M. le baron qui disoit : Le chevalier de Miri'illey et puis ils ont parlé tout bas , tout bas^ mais je me suis souvenue de ce nom , parce que je Pavois déjà entendu dire une fois à M. Thibaut , qui parloit pourtant à Foreille du valet-de-chambre chirurgien, au bas de Fescalier , pendant que j'étois cachée derrière la porte battante.
PAULINE
Le chevalier de Mirville !.. ce nom m'est absolument inconnu...
ROSE
Et puis , celte même fois , le chirurgien ajouta je ne sais quels mots , et ceux-ci que j'attrapai : Quelle surprise si ou savait qu'il est caché ici!
PAULINE
Tous avez entendu cela ?
3oo LA CURIEUSE,
ROSE
Oh , de mes deux oreilles... mais c'est tout ce que j'ai pu découvrir.
PAULINE
C'est beaucoup. II est clair que le chevalier de Mirville est cache' dans le château... mais pourquoi ?... Et le baron de Se'nanges le sait , puisqu'il a parle' de lui... silirement même le baron est son oncle, ou peut-être son père... Mais ce mystère est incompre'hensible^ je donnerois toutes choses au monde pour le péne'trer.
ROSE
Et moi aussi, je vous assure.
PAULINE
Enfin, nous savons du moins que le chevalier de Mirville est cache' ici... c'est toujours cela, et c'en est assez pour de'-
couvrir le reste avant la fm du jour
(Elle regarde à sa montre.) Mais il est bientôt deux heures , on va se mettre à table. Adieu, Rose j je te remercie de ta confiance ^ tu peux être sûre que je n'en
COMEDIE. 3oi
abuserai point... Ne me suis pas , il est inutile qu'on nous voie ensemble 5 vat'en par l'autre côte'.
ROSE
■ C'est bien dit, il faut de la prudence. ( Elles sortent. )
PIN DU PREMIER ACTE
3o2 LA CURIEUSE,