SCÈNE VII LE GÉNÉRAL, LÉA, ALICE, LE COMTE
ALICE, an comte, montrant le généraL
Ça le reprend comme l'autre jour I
LE GÉNÉRAL, furieux.
Mais non... mais non...
ALICE, à Lit.
Tu Tas encore laissé boire, toi?...
(En passant entr* le divan ot la table, elle vient près de la «&•• minée.)
LÉA
Pas moyen de Farrêter...
(Elle passe devant Alice et va à la cheminée, prêt de U porte.) LE GÉNÉRAL
Elle menti...
LÉA
Il s'est jeté sur moi tout d'un coup...
LE GÉNÉRAL
Elle ment... C'est elle qui s'est jetée sur moi...
LÉA
Tenez, regardez I...
(Elle montre à Alice son épaale droite meurtrie.) AUGE
Pauvre petite!...
LE GÉNÉRAL, criant.
Allez chercher les agents en bas...
LE COMTE, à côté de lui, entre la table et le fauteoiL
Tu ne voudrais pas qu'on dérange la police pour uo pochard I
AU HAT i\ÎOl;T, CAIJLNET 6... 20 5
I LE liÉNÉUAL
Je ne peux plus bouger... mais j'ai toute ma tète... Je ne suis pas saoul I
ALICE, rianl.
Il est maboule !
LE GÉNÉRAL, de plus en plus farienx.
Mais non... je sais ce que je dis... ce que jefais... ce
que je vois... (Les montrant du doigt.) Toi, tU 68 AliCO .
ciit,{ loi Henri...
LE COMTE, niOQtrarit Léa.
Et voilà Léa, c'est euleiulu...
LE GÉNÉUAt
Non... c'est Sonia...
LE COMTE
Tu es ivre I
LE GÉNÉRAL, ImrUnL
Cest Sonia I
LE COMTE
Allons, mon vieux, calme-loi...
LE GÉNÉRAL
La sœur d'Ivan...
LK COMTE
Laisse donc Ivan tranijiiille, puisqu'il est mort.
LÉA, faisant un pas vers le général et gentiment.
Allons, mon gros... Qu'est-ce qui te prend?... Tu ne me reconnais plus ?
LE COMTE
Tu vois bien qu'elle ne te veut pas de mal...
LE GÉNÉRAL
Si vous n'étiez pas là... elle me tuerait... Canaille] (La menaçant du poing.) Je t'euvcrrai en Sibérie... crev< dans les mines.
ALICE, baa, à Léa.
Eh bien, ma petite, t'as du courage de rester av( un type comme çal...
LÉA, devant Alice, dos au public.
Sûr que je ne vole pas mon argent...
LE GÉNÉRAL, épuisé par l'effort, pouvant à peine articuler.
Je te knouterai moi-même... (Au comte.) Elle profite de ce que...
ALICE, à Léa, à part.
Làche-le et viens avec nous...
LÉA, bas à Alice.
Tu es bonne, toi, il m'a promis cinquante louis, je ne veux pas les perdre... il faut que je reste...
ALICE, en faisant signe au comte.
Alors, mes enfants, on vous laisse.
(Elle fait quelques pas pour sortir. Pendant ce temps, Léa est allée à la porte et met la main sur la poignée.)
AU llAl' MOtîT, CAIÎINEÏ 6... 207
LE COMTE
Mais oui...
(Il fait mine de se diriger vers la porte.) LE GÉNÉRAL, la saisissant par le bras.
Non, non, ne me laissez pas seul avec elle. Emmelez-moi... Emmenez-moi...
LE COMTE, à Alice et k Ua.
Impossible de le sortir d*ici dans cet état... Il faut B laisser se remettre...
LÉA, très douce.
II vo rester tranquille, il fera un somme.
LE SK-Ni.HAL, s'accrochaut div^osin'rc'-ment au comte.
Je ne veux i>as... je ne veux pas, emmenez-moi...
LE COMTE
On te ramènera chez toi quand tu seras calmé.
LE GÉNÉRAL
Chez moi... tout de suite.
LE COMTE
Mais oui, mon vieux, tout à l'heure.
LE GKNÉllAL, suppliaat.
[Ne me quitte pas... Reste...
208 TIIÉATUL: D'EPOUVANTE
LE COMTE, se dc^gageant.
Tu n'as pas besoin de moi. Et puis, Léa (Léa à ce mo ment a ouvert la porto.) est là... Elle suura bien te soigner...
LÉA, comme les engageant à partir.
Mais bien sûr.
ALICE, au comte.
Ah! oui, viens... (A Léa.) Bien du plaisir. Bonsoir.
(Elle sort la première.) LE GÉNÉRAL, hurlant.
Ne me quitte pa«, Lutzi...
LE COMTE, en sortant.
Ah! ce qu'il est embêtant quand il est comme ça!
(Il rejoint Alice dans le corridor et on entend peu à peu leur conversation se perdre dans l'éloignoment.)
SCEiNE Vlll
LE GÉNÉRAL, LÉA, puis VICTOR
(Léa, qui les a écoutés s'éloigner, ferme la porte au verrou, sans quitter des yeux le général, puis elle se met à éclater de rire en parlant très haut comme pour être entendue de l'extérieur.)
LÉA, riant.
Ahl ah! Qu'est-ce que tu as? Je te fais peur? Voyons, calme-toi... (Avec gentillesse.) Je suis Léa... ta petite Léa... ta petite femme...
AU ItAr MOiM', CAULMilT 6.
LE Gv:.^ÉRAL, surpris.
Hein
LÉA, changeant de ton brusquement et à voix basse.
Je le tiens I...
LE GEiNÉKAL, la regardant, sans comprendre.
Qu'est-ce que tu dis?
LÉAf recommençant à rire et à parler très fort.
Je dis que c'est <légoûtant de se griser comme ça...
LE GÉiNÉRAL, balbutiant
Oui... je suis gris... mais...
LÉA, toujours riant et parlant fort.
Ohl ce que tu es mécliant I tu en fais des yeux, mon chéri I
LE GÉNÉRAL, ne la quittant pas des yeux.
Prends garde I Je suis encore solide I
LÉA, prenant lentement son manchon sur la cheminée.
Oui, oui, je sais, tu es fort, très fort. (Elle sort un revolver de son manchon.) Maîs je te tucrai quand même...
(Elle le vise.) LE GÉNÉRAL, épouvanté.
Non! Je ne veux pas !... Et puis, après tout, tire I
Nous y passerons tous les deux ! (Léa cesse de viser et laisse lentement retomber son bras.) Moi, il y a longtemps que j\u
fait le sacrifice de ma peau... mais loi, on viendra te
210 TIIEATUE D'EPOUVANTE
cueillir ici, comme dans une souricière... (Un siienc© Mais lire donc I
LËÂ, après un long temps de réflexion.
Eh bien, non ! Je ne veux pas te faire de mal, si tu es raisonnable...
LE GÉNÉRAL
Qu'est-ce que tu veux, alors?
LÉA, après un nouveau temps.
De l'argent?...
LE GÉNÉRAL
De l'argei "... Ah! c'élait ça!... Eh bien, soit!... Je te donne tout ce que j'ai sur moi...
LÉA, froidement.
Combien?
LE GÉNÉRAL
Je ne sais pas... deux... trois mille.,. j
Ce n'est pas assez !... (ordonnant.) Tu vas me signer un billet... en blanc...
(Elle regarde sur la cheminée l'encrier et le papier.)
LE GÉNÉRAL
Soit. Donne-moi ce qu'il faut... (Léa prend le buvard, l'encre et la plume, de la main gauche et les pose sur la table.) FiniS-'
sons-en !... Approche la table !...
(Léa lui approche la table. Le général, avant d'écrire, regarde revolver que Léa tient toujours dans sa main droite.)
AU RAT MOliT, GAlilNl-T 6... 211
LEA, voyant son regard.
N'aie pas peur... je le pose là pendant que tu écris...
Slle pose le revolver sur la chemince et, après un léger temps, prenil gligemmcnt ses gants, avec lesquels elle joue tout on parlant.) Mai S épêche-toi... (Elle remonte et passe entre la table et le divan-)
cris lisiblement... bien lisiblement... (Eiie vient derrière général.) N'oublie pas la date... C'est fait?... (Eiie se
mche un peu sur lui, puii brusquement, elle lui passe ses gants autour cou et l'étrangle. — Le général se débat. — Léa appuie son pied sur dos du fauteuil pour avoir plus de force. Longue lutte. Pendant les mières convulsions du corps, elle crie en riant pour étouffer les râles
général.) Ne bougc pas... mais ne bouge donc pas
nt, mon chéri... (Puis, quand tout est fini, que le corps ne bouge us, elle regarde longuement la figure du général. Le voyant mort, elle lève les gants en les tirant de la main ga-jche et en les faisant glisser long du cou, et sans quitter le cadavre des yeux. Elle chilienne ensuite papier qu'écrivait le général, le cache dans son corsage ; elle reporte le vard et l'encrier sur la cheminée ; remet ses gants et le revolver dans n manchon, puis en passant devant la table, vient au général; elle lui end la tête do la main droite et ])assant la gauche sous son bras, elle penche en avant jusqu'à ce que sa tôte repose sur la table, pour faire oire à un évanouissement. Elle regarde alors autour d'elle pour voir si n ne peut trahir la scène qui vient de se passer; elle court ensuite à porte, tire le verrou ; elle ouvre la porte et sort dans le corridor, en
t atioiée.) Garçon ! Garçon ! ... Au secours 1 Au secours ! 1 ! mon Dieu I... Venez vite !...
VICTOR, dans la coulisse.
Quoi? Qu'y a-t-il?
LÉA, rentrant dans le cabinet, suivie de Victor et du garçon et montrant le général.
Je ne sais pas... 11 est Loiiibé lout d'un coup, sans nnaii-s nce.
212 THEATUE U'EPOUVAiNTE
VICTOR, courant au général.
Son Excellence est évanoui... Et ses amis qui son partis I Ah! là! là!... (Au garçon.) Vite, vite, dites quoi aille chercher un médecin et prévenez aussi les deu: agents qui sont en bas...
(Le garçon sort en courant. Victor relève le général et l'étend su le fauteuil.)
LÉA, allant rapidement à la fenôtr»
Je vais lui donner de l'air!
VICTOR
C'est ça, ouvrez ia fenêtre... (Elle ouvre, se penche visibl* ment au dehors. On entend alors, de nouveau, les bruits de la fêle.) CorU
ment ça lui est-il arrivé?... Donnez-moi donc un serviette avec de l'eau, que je le frictionne...
LÉA, lui apportant la serviette trempée dans le seau à glace.
Nous soupions... Tout à coup, il s'est écroulé e criant : « J'étouffe!... »
VICTOR, aprèto avoir passé la serviette sur la figure du général.
2ut! il ne revient pas à lui... C'est embêtant poi "VOUS... Vous saviez qui c'était?...
LÉA
Oui, un type de la haute. Je n'ai pas de chance.! m'avait promis cinquante louis...
VICTOR
11 buvait trop... Ça devait lui arriver I...
(Les deux agents entrent précipitamment.)
AU RAÏ MOUT, GAèirs'ET 6... 213