SCÈNE PREMIÈRE VALENTINE, MAURICE
Valentine est assise, Maurice également assis devant elle, sur un siège plus bas.
VALENTINE
Oui, Maurice, mon ami, vous auriez trop d'orgueil si vous saviez bien quel bonheur vous me donnez! Un bonheur d'une qualité si fine, si rare!... Avec votre air tout d'une pièce, vous disposez d'un si beau choix de nuances!... Vous me faites la plus heureuse des femmes aimées, disons le mot, car je le trouve exquis lorsque c'est moi qui le prononce... ou vous, la plus heureuse des maîtresses....
MAURICE
C'est bon, ma petite Valentine, ce que vous me racontez là. C'est très bon.... Continuez!
VALENTINE
Je continue, ou je recommence à vous dire qu'être aimée de l'homme que vous êtes, cela est une chose
suprême.... Je me repose si doucement, blottie dans votre amour! J'y ai si chaud! C'est un nid.... N'est-ce pas que votre pensée m'enveloppe, votre pensée de chaque minute, de toujours? N'est-ce pas?
MAURICE
Oui, ma chérie, je vous aime bien!... Et vous, comment m'aimez vous?...
VALENTINE
Après cela, ai-je à vous le dire? Je ne distingue pas, lorsque je parle de mon bonheur, quelles joies me viennent de votre amour et quelles de mon amour, à moi ! Est-ce parce que vous m'aimez ou bien parce que je vous aime que, partout où vous êtes, votre regard me prend et ne me laisse plus aller? Est-ce parce que vous m'aimez ou parce que je vous aime que, si j'inaugure une toilette ou une façon de me coiffer, j'éprouve, au moment de vous montrer cela, une petite émotion bête?... Plairai-je ainsi?... Et je ne suis contente que quand votre sourire a répondu : « Oui, vous me plaisez ! » Il répond toujours : « Oui, vous me plaisez », votre sourire!
MAURICE
Toujours.
VALENTINE
Et voilà comment, Maurice, vous habitez mon âme.... Le long de ces terribles journées pari-
siennes, si remplies et si vides, vous êtes avec moi... Quant aux heures d'insomnie.... Mais de quoi vaisje parler là? j'en rougis.
M.\URICE.
Vous êtes délicieuse, Valentine,... et je t'adore!...
Il lui baise les deux mains.
VALENTINE
Je songe quelquefois que notre belle passion est d'un autre temps, du temps meilleur des grandes amours! Nous retardons! Mais c'est notre époque qui est stupide et nous qui avons raison....
M.\URICE.
Retardons, mon aimée! Si nous marquons tous deux la même heure, c'est elle qui est l'heure vraie, et le monde bat la breloque.... Maintenant, — pardonnez-moi d'être un peu méchant quand vous êtes si bonne, — pensez-vous, ma chérie, qu'en ces temps, que vous évoquez, des grandes amours, les amants se laissaient séparer par tous ces petits obstacles que vous jugez, vous, insurmontables? Laure de Noves passait-elle chez sa couturière trois belles heures promises à Pétrarque?
VALENTINE
Je suis sûre que Laure essayait beaucoup les longues robes de muse qui inspiraient son poète....
MAURICE
Soit, laissons ces gens-là et revenons à nous. Revenons à votre chère vie, qui est moralement mienne, mais qui de fait se dissémine, se brise en tant de petits éclats!
VALENTINE
Mauvais! Est-ce ma faute à moi, si je m'appartiens — traduisez, mon maître, si je vous appartiens, —si peu? J'ai un mari, un enfant, mille devoirs, une position mondaine à garder.... Vous hochez la tête. Vous êtes très à l'aise pour hocher cette tête, vous qui êtes libre comme l'air et qui n'avez chose à faire que de m'aimer!
MAURICE
Valentine, si je suis libre, moi, c'est que je....
VALENTINE
C'est que vous vous êtes fait libre, oui, mon ami, c'est très vrai, et je vous ai pour cela une reconnaissance infinie.... Mais enfin on ne donne pas sa démission de légitime épouse, de mère et de femme du monde, comme celle de capitaine de dragons!... Mon beau cher dragon! Ne regrettez-vous pas trop votre casque à queue de chevalet votre grand sabre?
MAURICE
Quand je suis près de vous, jamais.... Mais comme je vous sens à moi, aujourd'hui!
VALENTINE
A VOUS tout à fait, mon ami.
MAURICE
Tout à fait... jusqu'à quelle heure?
Hélas! Jusqu'à trois heures et demie seulement!
MAURICE
Et il en est trois.
VALENTINE
Je suis au désespoir, mais mon mari me persécute pour lui choisir une tenture que son fumoir attend depuis un mois, il faut que j'en finisse. A moins qu'il ne préfère me conduire au Salon, il avait aussi parlé de cela....
MAURICE
... Et tout de suite voici le réveil, après que mont bercé vos phrases de tendresse! Que je vous ai peu, Valentine! que d'attentes, de déceptions, de petites misères pour gagner les minutes heureuses! Et pendant ces minutes-là, il faut que tout me
rappelle... ^Valentine regarde la pendule) la pendule
que vous regardez, votre chapeau qui nous regarde....
VALENTINE
Où prenez-vous mon chapeau?
MAURICE
Je pensais à « chez nous », mon amie.... Tout, disje, viens me rappeler qu'il faut ménager votre temps, votre réputation, votre mari, ménager tout au monde! Ah! Valentine, le premier des biens est l'amour, le second la liberté de s'aimer!
VALENTINE
Mais, puisqu'on-ne-peut-pas-faire-au-tre-ment! Il faut vous résigner, mon pauvre ami, et vous contenter de votre petite part.... Voyons! elle n'est pas si mauvaise que ça ?
MAURICE
Elle est adorable, ma petite part! Mais je suis si gourmand que, l'ayant dévorée, je voudrais finir le gâteau. Or le reste de ce gâteau est à chacun, excepté à moi.
VALENTINE
Le goût est si différent! C'est vous qui avez toute la crème!
MAURICE
Je sais bien... je sais bien... Je sais bien que je suis un mortel très enviable, en ce moment où j'entends votre jolie musique d'amour. Mais dans un quart d'heure Lignac rentrera. Il viendra à vous, vous embrassera, sans se gêner, car il ne se gêne
pas, et il dira : « Bonjour, ma chérie >, il se sert aussi de ce mot-là.... Et à moi, d'un peu haut : € Ah! c'est vous, mon cher Maurice! > Et je me retrouverai un pauvre diable, lequel craindra de prononcer un mot de trop, évitera de vous regarder et jouera à côté de votre mari un rôle inférieur. C'est atroce, voilà tout.
VALEXTINE, l'imitant.
C'est atroce, voilà tout.... Ah çà! dans quelle lune tenait garnison votre régiment de dragons ? Si on ne jurerait pas que vous êtes seul dans ce cas-là ! Mais c'est une situation connue, vous savez, mon petit ami, classique même et dont on s'arrange.... Pensez-vous donc que moi, je n'aimerais pas mieux vous dire devant tous, au lieu de : e Au revoir, mon cher monsieur de Ruault! » c Mon Maurice, je t'aime, à toujours ! »
MAURICE, il lui baise les cheveux.
Quelle charmeuse vous êtes!... Mais d'où les femmes ont-elles reçu ces grâces d'état? J'admire quelle est votre aisance quand votre mari est là.... Il semble que, tout à coup, vous soyez devenue autre... Ma Valentine a retrouvé l'âme de madame Lignac Votre ton est le plus simple du monde, et je crois que vous n'avez pas la peine de feindre. Les menues pensées, les phrases banales, vous arrivent tout naturellement.
-VALENTINE
C'est possible. La situation m'emporte, et c'est à mon insu que je suis transformée.
MAURICE
Eh bien, à moi, cela me tord la bouche de vous dii'e c Madame » et, un beau jour, je vous appellerai c Valentine » ; et un autre jour je donnerai, oh! sans préméditation, un coup de poing à Lignac, au lieu de lui tendre la main. Car mon effort veut être à chaque fois renouvelé!
VALENTINE
Vous êtes un drôle de garçon, et je pense qu'il y a très peu d'hommes comme vous!
MAURICE
IVIon Dieu, la plupart jouent la comédie plus volontiers et mieux que moi; du moins presque tous ont-ils conscience que c'est une comédie. Vous, mon amie, et sans doute avec vous bien d'autres femmes, vous n'avez pas même le souci de soutenir un rôle.
11 y a du vrai là dedans, et vous n'êtes pas mauvais psychologue, pour un naïf. C'est effrayant comme il nous est naturel d'être fausses!
MAURICE
Effrayant!... Mais venons-en à la grande affaire
par où se terminent nos conversations. Quand vous verrai-je?
VALENTINE
Réfléchissons un peu.... Demain, pas possible, il faut que j'aille au Bon Marché.
-MAURICE
Là! J'en étais sûr! Et c'est évidemment très indispensable?
VALENTINE, étonnée.
Le Bon Marché, mon ami? Si c'est indispensable?...
MAURICE
Pour une fois, vous pourriez aller au Louvre, c'est moins loin, et me faire profiter du temps gagné.
VALENTINE
Voilà bien de mon dragon! Vous croyez, vous, que c'est la môme chose, ces deux boutiques-là? Erreur funeste.
MAURICE, soupirant.
Soit, demain le Bon Marché. Et après-demain?
Jeudi... j'ai rendez- vous chez ma couturière, et puis je dois me mettre en quête d'une petite saleté quelconque pour la fête de mon mari.
gQ THEATRE D'UN JOUR.
MAURICE
Parfait! Si vous désirez que je m'attelle avec vous à la recherche de la petite saleté?
VALENTINE
Ne soyez pas amer!... Allons, j'irai chercher le bibelot dans la matinée, et je bâclerai mon essayage de l'après-midi. Je suis gentille?
MAURICE
Gentille.
VALENTINE
Alors, jeudi, c'est entendu.
MAURICE
Sans rémission?
VALENTINE
Sans rémission. Vers quatre heures, n'est-ce pas^ Je tâcherai, d'être exacte. Voilà qui est convenu . temps, c'est Pierre....