SCÈNE VI HUBERT, SIMONE
Un silence.
HUBERT
Hum!...
SIMONE
Hum?...
HUBERT
Vous n'aimez pas les cartes?
C'est là ce que vous trouvez à dire.... Vous m'envoyez à tous les diables, hein?
HUBERT
Allons! Je suis toujours content de vous voir.
SIMONE
Cette chère Jeanne a besoin de vos leçons. Elle ne sait pas dissimuler.
HUBERT
Dissimuler quoi? Ne trouvez-vous pas naturel que nous causions ensemble?
SIMONE
Oh! très naturel. Seulement je ne me trompe pas à son air empêtré.... Eh bien, avance-t-elle, cette cour?
HUBERT
Je ne fais pas la cour à madame de Livry.
SIMONE
C'est le chat.
HUBERT
Qu'elle m'intéresse, j'en conviens. Une jolie femme, intelligente, tout à fait quelqu'un, enterrée dans ce trou, avec des reflets gris de province sur des tons brillants, tout cela doux et attachant.... Mais c'est prétexte à un peu psychologuer.
Avec ça que vous êtes capable de pure psychologie!... Moi aussi, mon cher, j'ai été votre psychologie.... Nous avons fait du chemin depuis lors, jusqu'au jour d'aujourd'hui, où vous me lâchez!
HUBERT
Voyons, mon amie, je vous le disais tout à l'heure, vous m'avez dix fois insinué que notre liaison vieil-
lissait, et je me suis obstiné. Il se trouve qu'ayant réfléchi, je prends un parti que vous avez souhaité.... Mais c'est vous qui rne lâchez, moralement!
SIMONE
Dorez bien la pilule!... Il fallait prendre ce parti avant de venir ici. Tandis que vous étiez enragé à me suivre!... Voilà deux ans que vous vivez sur mes talons; à tel point qu'à Paris on s'était décidé à nous inviter ensemble.... Même ça me faisait plaisir, bien que ce fût un peu insultant....
HUBERT
Pourquoi insultant? On pense bien qu'avec le mari que vous avez vous devez aimer quelqu'un. Eh bien alors, que ce soit moi et point un autre, cela n'a rien de particulièrement honteux!
SIMONE
Dites que c'est flatteur, vous le pensez.... Quoi qu'il en soit, et sans que notre liaison fût vraiment de celles que l'on juge augustes à force de durée, elle était acceptée, et, la conduite de mon mari me justifiant, elle allait presque devenir honorable.... Et alors, vous m'expliquez gentiment que je n'ai pas répondu à vos espérances, que je ne suis pas l'âme sœur, et que dans ma seule plastique — c'est encore bien poli — vous n'avez pas trouvé de déception !
HUBERT
Je ne me suis pas exprimé ainsi, j'ai dit que ce qui m'avait le plus attaché à vous, c'était votre beauté.
SIMONE
Vous faites bon marché du reste.... Je ne sais pas s'il est vrai que j'aie jamais pensé à me séparer de vous. C'eût été, en tout cas, pour rentrer dans la vie normale, et non pour vous sacrifier à une nouvelle affection. Vous rompez, vous, dans les conditions les plus pénibles et pour mon cœur et pour mon amour-propre!
HUBERT
Que votre cœur me soit indulgent! Quant à l'amour-propre de la femme adulée que vous êtes, il n'est pas atteint parce qu'un ingrat reprend sa liberté.
SIMONE
Je sais quel usage vous lui réservez!... Voyons, mettez- vous à ma place, que feriez- vous?
HUBERT
Je tendrais les deux mains à Hubert Ferney, et je lui dirais : Notre amour est malade, remplaçons-le par une amitié qui se porte bien!
SIMONE
Comme c'est simple !
Hubert Ferney se jettera à vos pieds et vous proclamera la plus adorable des amies.
SIMONE
Après quoi, s'étant relevé, il se rejettera aux pieds de la plus adorée, et restera là.... Je me sens mal faite, Hubert, pour les deuxièmes rôles... Cependant j'accepte celui-ci, mais à une condition formelle : c'est que vous allez vous confesser. Ditesmoi la vérité.
- . HUBERT
... Mon Dieu, puisque vous l'avez devinée!... Et puisque c'est une condition.... Voilà encore un confesseur qui sait d'avance la petite histoire.... Et nous serons amis?
SIMONE, lui tendant les mains.
Très bons amis. Nous disions donc que vous adorez Jeanne.
HUBERT
Eh bien, oui, là, je l'aime bien.
SIMONE
Dites : je l'aime, tout bonnement. *Mon parti est pris, je ne souffrirai pas.
HUBERT
A la bonne heure.... D'abord, elle m'a désorienté, j'ignorais tout de ces natures-là. Puis, très vite, sans effort pour cela, ni artifice, elle s'est emparée de moi. Comment, je ne saurais pas vous le dire, je me l'explique si mal!
Pour le raffiné que vous êtes, la conquête d'une jolie provinciale un peu dévote était d'une saveur spéciale.
HUBERT
Je ne crois pas avoir cédé à une excitation de cet ordre.... J'aime en pays nouveau, avec bien moins d'emportement que de tendresse. Je l'aime en ellemême et sans rapporter toute chose à mon désir et à mon bien. J'aurais le besoin de la sentir heureuse, le bonheur lui vînt-il d'un autre. Et, — c'est là où je ne reconnais plus l'amour — elle me fait vivre sous une impression de repos et de douceur, sans énervement.
SIMONE
Il doit être bon d'être aimée comme ça!... El où en êtes-vous avec elle?
HUBERT
Oh! pas loin, elle est honnête jusqu'au scrupule.
SIMONE
Vous allez commettre une jolie action, en détournant cette femme-ià de ses devoirs.
HUBERT
Eh bien, je vais vous étonner. Telle que je connais Jeanne, je n'espère d'elle quoi que ce soit.... E pourtant je ne souffre pas de cela. Ce m'est une volupté déjà que de mettre un peu plus de brillant à ses yeux, de couleur à son teint. Je l'aime sans but, pour la joie de l'aimer.
Une idylle. Vous n'appréciez pas seulement sa plastique, à celle-là !
HUBERT
Tout à l'heure, pour rien, pour cette théorie qui l'a choquée, elle m'a fait une scène. Eh bien, cette scène m'a ravi, et je l'aimais plus après qu'avant. Je lui ai proposé de l'enlever, elle m'a envoyé promener, et j'ai trouvé ça charmant. C'est curieux, n'est-ce pas?
SIMONE, se levant, avec violence.
Tenez, Hubert, en voilà plus que je n'en puis supporter. J'ai voulu, c'est vrai, vous faire avouer vos nouvelles amours. Mais que vous vous complaisiez à en étaler les détails devant moi que vous aimiez
hier, ceci est lâche. Il ne faut pas défier les hommes en matière d'égoïsme : ils dépassent toujours ce qu'on attendait d'eux!
HUBERT
Vous oubliez que vous avez presque forcé ma confiance et que vous acceptiez d'être mon amie!
SIMONE
Soit, je ne l'accepte plus. C'est bien le moins que je conserve mes droits de femme à l'inconséquence. Vous m'avez fait un mal que je n'ai pas mérité. Je ne suis pas votre amie, je suis votre maîtresse, entendez-vous? Vous m'appartenez comme je vous appartiens. J'ai reçu vos serments, moi aussi, et je ne vous en délie pas.
HUBERT
Où voulez-vous en venir? Vous jouez un jeu que ne comprends pas.
L'un et l'autre vous m'avez trahie, car j'avais tout confié à Jeanne.
HUBERT
Hier seulement.
SIMONE
Vous êtes bien renseigné.... Qu'avec son air candide elle se moque de vous, c'est là votre affaire •
Mais je ne veux pas qu'elle se moque de moi ou qu'elle me prenne en pitié. Je vous réclame, Hubert! Je pars demain : il faut que vous trouviez un prétexte à partir avec moi.
UUUERT.
C'est impossible.
SIMONE
Parce que?
HCBERT.
Parce que ma volonté est libre... et que mon cœur ne l'est pas.
SIMONE
Hubert, si vous ne partez pas avec moi, je vous jure que je me vengerai, et sur elle!
HUBERT
C'est là un mot de colère. Quand vous serez calme, vous réfléchirez, et vous agirez bien.
Hubert, je vous en supplie! Je vous aime toujours, vous le savez bien!... Et j'ai été, moi aussi, votre bonheur! Vous ne m'infligerez pas cette humiliation!... Plus tard, si vous pensez encore à elle, vous reviendrez!... Mais voyons, elle n'est en rien la femme qu'il vous faut, elle est trop différente de
vous!... (Avec passion.) C'est moi, Hubert, tu le sais bien, qui suis faite pour toi!...
HUBERT
Je vous plains pour la part de chagrin sincère qui peut entrer dans votre violence; mais je ne vous suivrai pas.
SIMONE
Je vous donne ma parole que je ne pars pas seule.... Une dernière fois, vous ne voulez pas?
HUBERT
Je ne veux pas.
SIMONE
C'est bien, je partirai avec Livry.
HUBERT, médusé.
Avec Livry?...
SIMONE
Il est fou de moi, il me suivrait en Chine.... Eh bien, vous voilà consterné!... Même quand on ne veut plus d'une maîtresse, il est déplaisant qu'elle veuille d'un autre, n'est-ce pas?
Je songeais à cette pauvre femme, qui ne vous a pas sciemment offensée et dont vous allez détruire la paix.
SIMONE
C'est à elle que vous pensez d'abord!... Vous 1 aimez bien. .. Elle me fait souffrir, elle souffrira à son tour.
HUBERT
Et moi qui vous ai crue bonne!
SIMONE
On est bonne aisément quand on est aimée.
HUBERT
Voyons, voyons, parlons tranquillement.... Tout ceci ne doit pas être sérieux! D'abord, Livry peut refuser.
SIMONE
Oui, vous trouvez naturel qu'on me refuse?... C'est bon après deux ans de bonheur, mais d'emblée, ah! non!
HUBERT
Moins que personne je doute de votre pouvoir.... Mais qu'est-ce que vous en ferez, de Livry?
SIMONE
Quand j'en aurai assez, je le renverrai à sa femme
A l'instant vous prétendiez m'aimer, et vous allez faire pareille chose?... Quelle insulte à nos souvenirs! à la vérité de notre amour!
SIMONE
Allons, avouez que cela vous vexe pour votre compte!
HUBERT
Eh bien, oui, je l'avoue, je suis révolté.
SIMONE
Oh! comme c'est homme, cela! Reprochez-moi donc de vous abandonner, pendant que vous y êtes!... Après tout, pourquoi vous plaindre? ma vengeance est assez douce, je jette dans vos bras la femme que vous aimez, simplement.
HUBERT
Vous n'en allez pas moins commettre une petite infamie. Venir chez une amie, une parente, pour lui prendre son mari, et cela sans amour!...
SIMONE
Il me plaît beaucoup.... Et pensez-vous être bien venu à moraliser? D'ailleurs, il dépend encore de vous que cette infamie ne soit pas : partez avec moi.
HUBERT
Non.
Allez me chercher Livry.
HUBERT
Je VOUS préviens que je vais avertir sa femme.
SIMONE
Faites donc. Voulez-vous aller chercher Livry?
HUBERT
Simone!
SIMONE
Allons, j'y vais moi-même. (Elle va à la porte du petit
salon, et louvre.) Mon cousin, je voudrais vous dire deux mots. — Je ne vous retiens pas, monsieur Ferney. Le trente et un vous attend.
Hubert sort.