‹ Theatre d'un jourChapitre 39 sur 60 · SCÈNE II HUBERT, seul, puis SIMONE · texte numérisé non relu

SCÈNE II HUBERT, seul, puis SIMONE

HUnERT.

Et voilà. C'est comme ça depuis trois jours.

Charmant! (Se rasseyant et reprenant son livre.) « Quand

vous voyez à votre future des joues roses et des yeux candides, ne concluez pas qu'elle est un ange, mais qu'on la couche à neuf heures, et qu'elle a mangé beaucoup de côtelettes. » Ce livre est décevant.

SIMONE, entrant par le fond.

Bonjour, Hubert!... Est-ce votre lecture qui vous donne un air penaud?

HUBERT, se levani.

Je me demande, ma chère, si je ne vais pas faire mon paquet et rentrer à Paris.

SIMONE

Bonne idée. Moi, je pars dans une heure, vous savez.

HUBERT

Oui, oui.

SIMONE

Eh bien, venez avec moi.

HUBERT

Simone! Est-ce que ça va recommencer?

SIMONE

Mais non, voyons, ne vous effarez pas. J'ai renoncé au drame. Je lui préfère la comédie que vous me donnez, tous.... Je m'en vais parce qu'on commence à en avoir assez de moi. ici....

HUBERT, mollement.

Vous croyez ?

SIMONE

Protestation faible.... Donc, je lis dans les yeux de Jeanne une folle envie de me battre, dans ceux de Livry la rancune d'un déplacement inutile, adoucie par un espoir vague de revanche ; dans les vôtres, la méfiance. Et ce dont je m'étonne, c'est d'avoir respiré jusqu'à ce jour cette atmosphère de sympathie !

Je pense qu'ayant mis le feu à la maison, vous vouliez la voir flamber. Vous êtes un petit Néron. Seulement, la part du feu est faite, et l'incendie arrêté.

SIMONE

Moi, je trouve que ça flambe très suffisamment pour ma jouissance impériale.... Alors, vous êtes d'avis que je fais bien de m'en aller"?

HUBERT, convaincu.

Ah! pour ça, oui !

SIMONE

Est-il gentil, ce garçon !

HUBERT

Vous paraissez d'humeur douce, aujourd'hui, je vais vous dire vos vérités.

SIMONE

Allez-y !

HUBERT

Eh bien, votre situation dans cette maison qui fut tranquille est au moins... piquante!... Voilà Livry, un homme de foyer, que vous affolez à ce point qu'au risque de bouleverser sa vie, il accepte d'aller à Lyon vous attendre. Il passe sa petite nuit en chemin de fer.,..

Une nuit délicieuse, j'en suis sûre, et pleine de douces visions !

HUBERT

... Et, le matin, une jolie dépêche lui apprend que vous avez changé d'avis et que vous ne bougez pas.... C'est d'ailleurs, votre colère une fois passée, ce que vous aviez de mieux à faire. Il n'en revient pas moins déçu, et, de plus, humilié. Vous trouvez,

l'occasion. 201

vous, la plaisanterie toute simple, et vous recevez le malheureux le sourire aux lèvres....

SIMONE

Je ne déteste pas faire voyager les hommes.

HUBERT

Vous trouveriez très simple aussi que madame de Livry, avertie de la vraie cause de ce départ....

SIMONE

Avertie par vous! Vous avez rapporté!...

HUBERT

Certainement!... que madame de Livry, dis-je, vous remerciât du procédé.

SIMONE

Dame!... Si son mari ne l'a pas trompée, c'est bien grâce à moi !

HUBERT

Charmant!... Elle se borne à vous faire la moue et reste polie. Cela n'est pas sans mérite.... Et j'en viens à mon cas, voulez- vous? Je verse, sur votre appel, mes confidences dans votre sein, vous les recevez... mal, et vous y répondez par ce faux enlèvement qui met tout sens dessus dessous!... C'est un coup de tète, bon! Seulement, je me méfie....

SIMONE

Mais ce coup de tète devait châtier des trahisons, monstre !

HUBERT

Monstre, soit, mais un monstre logique.... Vous avez, vous, cela d'effrayant qu'on ne sait jamais ce qui va vous passer par la cervelle! Et, de l'idée au fait, le pas est vite sauté.

SIMONE

Oui, et cet imprévu est un de mes charmes.

HUBERT

Et un de vos dangers. Vous êtes une impulsive.

SIMONE

Il faut, Hubert, qu'il y ait quelque suite dans mes impulsions pour que, deux années durant, elles m'aient... projetée vers vous!...

HUBERT

Aussi notre liaison a-t elle été pour moi une perpétuelle et douce surprise.... Cette impulsive que vous êtes peut se montrer tour à tour vraiment féroce et vraiment bonne : féroce, quand elle envoie Livry place Bellecour, en éclaireur; bonne, quand elle le rappelle et le rend intact à son foyer.

Vous êtes superficiel, mon cher ami. Je n'ai pas

été bonne un seul instant. Voulez-vous savoir pourquoi j'ai renoncé à cette vengeance épaisse du rendez-vous à Lyon?... Parce que les portes de la maison Mérielle grincent sur un mode aigu.

HUBERT

Elles grincent, c'est positif.

SIMONE

Oui, vous devez le savoir.... Cette nuit où courait le pauvre Livry, je n'ai pas fermé l'œil, pour dix motifs. Et comme je ne fermais pas non plus l'oreille, j'ai entendu gémir une porte, dans votre direction; puis, une seconde porte, direction de Jeanne.... 4*endant deux heures je n'ai plus rien entendu, si ce n'est mon cœur, qui battait un peu fort.... Alors un grincement du côté de Jeanne, et un grincement encore, côté Hubert.... J'étais fixée, Jeanne était « consolée ».

HUBERT

Vous êtes une hallucinée, ma pauvre amie!

SIMONE

Ne dites pas de bêtises. Cela devait être.... Quand mon sang s'est un peu calmé, j'ai réfléchi. J"ai compris que le fait d'avoir jeté dans vos bras cette honnête femme me vengeait mieux d'elle que ce geste grossier de lui prendre son mari.... Et c'est

vraiment là une vengeance subtile et d'un raffinement savoureux! J'en ai joui trois jours; j'ai regardé flamber, comme vous dites! J'ai vu votre maîtresse terrifiée de ce qu'elle a osé faire, débordée par les remords, n'osant lever les yeux ni sur vous, ni sur son mari, à peine sur moi qu'elle pense n'avoir plus le droit de mépriser! A tel point que j'ai pitié de son angoisse et que j'en viens à regretter de m'étre trop bien vengée!...

HUBERT

Je vous laisse aller parce que j'aime les romans. Quelle imagination!... Vous savez, n'est-ce pas, que votre point de départ est d'invention pure?

Oh! pas de chevalerie! Ne croisez pas le fer pour un honneur que je n'attaque pas! Pauvre femme! La chose était inévitable.

HUBERT

Je vous donne ma parole que....

SIMONE

Gardez votre parole, Hubert, vous en aurez de meilleurs placements. J'y vois très clair, quand la passion ne m'av«ugle pas, et aujourd'hui je suis lucide.... Avouez donc que je sais la situation aussi bien que vous!

HUBERT

... Si j'en conviens, vous allez encore expédier Livry à Lyon !

SIMONE

Soyez tranquille, ces sottises-là ne se renouvellent pas.... D'abord j'ai fait une découverte, c'est que pour de bon je ne vous aimais guère!... car j'ai vraiment peu souffert quand je vous sentais dans la chambre de Jeanne. Et puis, à présent que je me tiens pour vengée d'elle, et trop vengée, je me reprends de sympathie pour votre infortunée conquête.

HUBERT

Bien. Saute de vent. Saute de femme, devrait-on dire!

s;mone.

Puisque me revoilà bonne fille, causons gentiment, tous les deux.... N'est-ce pas que Jeanne est malheureuse?

HUBERT, avec un peu d'effort.

Oui.

SIMONE

Elle pense qu'elle a commis un crime?

HUBERT, de même.

Oui.

SIMONE

Mais allez donc! Il faut vous arracher les mots! Je vous dis que je sais tout, bête!

HUBERT

Au fait, si vous savez tout.... Et puis, c'est tout de même une si honnête femme!... Eh bien voici où elle en est : En plus du remords, cette idée l'obsède — le cauchemar des grands coupables — qu'on saura ce qui est arrivé. Il y a un peu de province là dedans. Si quelqu'un la regarde avec attention, elle se croit pénétrée, comme l'enfant au front duquel on lit qu'il n'a pas été sage. Et elle se plaint de deux bonnes dames au pastel, des grand'mères, qui, dans sa chambre, lui minaudent un sourire équivoque.

SIMONE

Avec vous, comment est-elle? Je dis : en particulier.... En public, son embarras donnerait fort à penser à un mari qui n'aurait pas la tête à Simone d'Autusse.

HUBERT

Mon Dieu, en particulier, je ne l'ai pas vue deux heures en tout, depuis... la nuit où courait Livry^ comme vous disiez.

SIMONE, riant.

Alors... non? plus?

HUBERT

Plus!... Un long tête-à-tête est une rare fortune, quand on ne le prépare pas. Et elle se refuse à toute préparation. Elle redoute le mystère, et tout ce qui sent l'intimité. Cependant elle ne s'éloigne pas, elle tourne autour de moi, va, vient, sort, rentre, s'échappe si j'essaie un mot tendre et revient encore. Et tout à coup, elle me lancera un regard d'épouvante, comme si j'étais Satan en personne.... Je ne sais plus si elle m'aime ou si elle me déteste.

SIMONE

Elle vous aime. Et vous?... fini?

Jamais de la vie! Je rends le même hommage à ses grandes qualités....

SIMONE

Oh ! mauvais, ça, très mauvais.

HUBERT

... A sa droiture, à la hauteur de ses sentiments! Et sans cesse je pense à elle. Seulement cette existence, depuis trois jours, est terrible, je vous assure, terrible....

SIMONE

Vous êtes un peu las.... Et puis sa belle vertu était bien pour quelque chose dans votre déchaînement.

Maintenant vous la trouvez plus « femme comme les autres », hein?

HUBERT

Ne me faites pas dire cela. Tenez, j'ai commis en son honneur une aimable folie... Vous n'avez pas entendu de grincement, cette nuit?

SIMONE

Non. J'ai dormi.

HUBERT

Eh bien, je suis allé, vers deux heures, gratter à sa porte.

SIMONE

Allons ! Mais la chambre de Livry est tout près de la sienne!

Oui, c'était absurde. Elle m'a laissé gratter un moment, et elle a ouvert.

SIMONE

Vous êtes entré?

HUBERT

De deux pas seulement. La pauvre femme était l'image de la honte, du désespoir, de la terreur surtout. Et elle sanglotait! Impossible de lui parler raison.

SIMONE

Lui « parler raison » est ici parfait.

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HUBERT

Elle jurait qu'elle entendait marcher dans le corridor, et, ma foi, elle était si convaincue que je croyais entendre aussi. Après une demi-heure, j'ai battu en retraite. Vous voyez, ma chère amie, que ma conquête — vous avez employé ce mot — échappe fort à mon gouvernement.... C'est tout au plus une zone d'influence, comme on dit!

SIMONE

Mon pauvre Hubert! Vous étiez plus tranquille de mon temps!

HUBERT

C'est vrai.... Et tenez, de causer ainsi avec vous, amicalement, sans agitation, cela me fait un bien! C'est une détente de tout le bonhomme.... Ma petite Simone, on est très heureux près de vous, quoiqu'on ne s'aime plus!

Bon! mais vous préférez être un peu malheureux près d'elle.

HUBERT

Oui, je crois que j'aime encore mieux ça.... Après tout, je ne sais plus bien, moi, ce que j'aime le mieux....

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