HUBERT, JEANNE
Hubert prend les mains de Jeanne, l'amène à un fauteuil, la fait asseoir, et se met à genoux devant elle.
JEANNE, vivement.
Vous êtes fou, levez-vous!
HUBERT
Là!... je me lève. Mais de quoi avez-vous peur?
JEANNE
J'ai peur de vous, de moi, des gens et des choses. Et je crois que je suis en train de perdre la tète.... Je n'étais pas faite du tout pour me mal conduire, moi!
HUBERT
Il ne faut pas s'exagérer la portée de cette expression ! Je pense que vous étiez faite pour être aimée et pour aimer.
JEANNE
Vous ne me comprenez pas, vous êtes si loin de moi ! Je vous parle angoisse, remords, frayeurs, et vous ne savez, vous, qu'un refrain, l'amour, toujours rameur!...
HUBERT
Parce qu'il est le remède aux maux qu'il a causés.... Vous me parlez sévèrement, Jeanne!
JEANNE
Pardon!... Mais vous n'imaginez pas à quel point mon àme est lourde, et quelle pauvre vie je vais mener!...
HUBERT
Cela n'aura qu'un temps, croyez-moi, et votre vie reprendra son cours paisible, normal, avec un coin réservé, un doux refuge où votre pensée rejoindra celle de l'homme qui est à vous.
JEANNE
De jolis mots!... Mais voici le réel : Vous, vous disparaissez, et cela ne peut pas être autrement. Et dans ce doux refuge où vous me donnez rendezvous, j'ai peur que ma pensée ne rencontre pas longtemps la vôtre!... Moi, je vais vivre auprès d'un mari que je n'estime plus, comme je ne m'estime plus moi-même....
HUBERT
Ne parlez pas ainsi de vous, Jeanne !
JEANNE
Ce sera un isolement à deux, avec le mensonge
entre nous. Car c'est fini, il n'y a plus rien ici qui soit demeuré sain!
Mon Dieu, Raoul a été coupable, bien! mais d'intention seulement, et, quoi qu'on en dise, cela est tout de même un peu moins grave que le fait.
JEANNE
Alors, moi qui suis allée jusqu'au fait....
HUBERT
N'embrouillez pas les questions, je parle de votre mari. Son cœur vous reviendra bien vite, et vous pourrez encore vivre amicalement.... Mais comment, ne l'aimant pas d'amour, souffrez-vous autant d'une velléité de trahison?
JEANNE
N'allez pas croire qu'il y ait de la vanité en jeu. C'est une affaire de propreté morale, voilà tout. L'idée d'une tromperie possible, de sa part ou de la mienne, n'avait jamais effleuré mon esprit. Bon pour les autres ménages, ces misères-là, mais nous!...
HUBERT
Voyons, petite amie, qu'avez-vous fait de ce sourire que j'adore, et qui vous éclairait toute, au temps si proche où vous aimiez à être aimée?
JEANNE
Il vaut mieux ne pas parler de cela.
HUBERT
Pourquoi?... Est-ce donc une si horrible chose que d'écouter des tendresses? Ou est-ce que vraiment je vous fais peur? Ne suis-je plus le même?
Vous ne « pouvez » pas être le même. Sans le vouloir, sans le savoir, vous ne me regardez pas, vous ne me parlez pas de la même façon t qu'avant », je le sens.
HUBERT
Un peu plus d'amour dans mes regards et dans ma pensée, voilà la différence.
JEANNE
Ce n'est pas cela, il y a quelque chose autre que je ne puis pas définir, un je ne sais quoi de plus familier qui va à la femme tombée!
HUBERT
Allons donc! je vous respecte autant et plus que jamais!
JEANNE
Cela ne serait pas juste.... Hubert, c'était si bon dètre aimée de vous quand j'osais tenir mes yeux bien ouverts sur les vôtres! Je me sentais fîère de votre amour, et je n'avais pas honte de vous aimer.
Ah! si VOUS aviez eu l'âme assez noble, le soir où je me suis appuyée à votre épaule, pour ne pas refermer les bras sur moi, comme je serais heureuse aujourd'hui, et comme je vous adorerais!
HUBERT
Je n'en sais rien, ma pauvre Jeanne! Peut-être auriez-vous jugé que ma passion, en somme, était bien timide et accommodante. Et je ne sache pas qu'un homme au monde eût fait autrement que moi.
Oui, le rôle des hommes est d'être là au moment où la pauvre femme n'en peut plus, et de la voler à elle-même!...
HUBERT
Le rôle des hommes qui aiment, et leur raison d'être, est d'aller à la vraie fin de leur amour.
JEANNE
Vous n'auriez pas osé dire cela « avant », Hubert.