ACTE PREMIER
la bizarrerie de votre démarclie et de votre langage ne me divertissait, j'aurais déjà fait comme votre ami, monsieur.
Vous m'auriez mis à la porte?
Nous ne sommes pas à Dresde, et je n'olilige personne à sortir par la fenêtre.
GR AIVDET.
Vous avez raison, c'est fort dangereux!...
LA DUCHESSE
Je pense, monsieur, que vous m'avez comprise?
GR ANDET.
Oh! ça n'est pas difficile!... Et pourtant, je ne m'en irai point ainsi.
LA DLCHESSE.
C'est un peu fort !
GRANDET
Vous ne connaissez pas Nicolas Grandet, madame!... Ah! il est bien dommage que ce ne soit pas lui qui soit devenu amoureux de vous.
LA DUCHESSE
Rn effet!
GRANDET
Oui, les choses auraient tourné ditTéremnicnt; mais enfin, si ce n'est pas moi, c'est un autre moi-même, et je ne négligerai rien pour le servir. Voyons, madame, parlons un peu à cœur ouvert, si c'est possible!... Ce n'est ni la fortune, ni le rang, ni le nom qui vous empêchent de l'épouser, car Jumilly est aussi riche que vous; si vous êtes duchesse, il est lieutenant général; si votre nom est antique, le sien est illustre. Eli bien! allons! un bon mouvement... que diable! une fois n'est pas coutume!
LA DUCHESSE
Avec vous, monsieur, il n'y a que deux partis à prendre : ou rire, ou se fâcher tout à fait !.,. J'aime mieux rire.
GRANDET
A la bonne heure!... mais rire n'est pas répondre.
LA DUCHESSE
Il faut donc absolument que jo vous réponde? c'est un mariage par ambassadeur que je dois conclure?
Précisément, madame! mais moi, je ne veux pas de réponse diplomatique. i;for.t''z-moi hii'ul Jumilly arrive amoureux et (nichante, car vous avez eu la bonté de lui écrire, et il a cru voir une certitude de bonheur dans les gracieuses expressions de votre lettre.
LA DUCHESSE
Il a VU cela?
GRANDET
Les cœurs nobles sont bien niais, n'est-ce pas, madame?... moi qui n'ai pas l'àme aussi candide. J'ai soupçonné que son absence vous ennuyait, que vous étiez bien aise de le revoir à von pieds.
mais qu'il serait un grand enfant s'il faisait le moindre fonds sur vos paroles. Alors, sans qu'il s'en doutât, j'ai tenté une démarche auprès de vous, afin d'acquérir une conviction, parce que j'entends que tout cela finisse!... Le moment est venu de me dire si je me suis trompé, ou si j"ai deviné juste.
LA DUCHESSE
Vous avez tant de pénétration, monsieur, que je VOUS ferais injure en n'abandonnant pas la solution de ce problème à votre sagacité.
GRA!SDET.
A merveille!... je vois que je ne me trompais pas!... Ainsi, madame, voilà qui est convenu?... vous n'épouserez pas mon ami, malgré les espérances que vous lui avez données, malgré les promesses que vous lui avez faites, et votre intention est de continuer à irriter son amour afin de rire des souffrances que vous causez?
Quand je saurai quel parti je dois prendre, il est probable, monsieur, que je ne vous choisirai pas pour confident.
GRANDET
Eh bien! moi, madame, je vais droit au fait, et je vous déclare une guerre implacable.
LA DUCHESSE, riant.
Oh! oh!... cela est efl'rayant!... la guerre avec monsieur Grandet.
GRANDET
niez tant que vous voudrez!... je vous répète ((ue je suis résolu à venger tous ceux que touft avez désespérés, et vous savez que le nombre 6rt est grand.
LA DUCHESSE
Les venger?... Et de quoi?
GRANDET
Je sais d'avance ce que vous allez me dire : Notre rôle â nous autres femmes est de nous faire aimer; le vôtre, messieurs, est de nous plaire. Aussi n'est-ce point de vos rigueurs que je prétends vous punir, les sentiments sont libres; mais on n'est pas libre de feindre ce qu'on n'éprouve pas, afin d'assurer son empire ; de donner des espérances qu'on est décidé à ne jamais réaliser; de torturer â plaisir le cœur d'un homme tendre et confiant; de rendre son présent malheureux en compromettant son avenir. Voilà ce que je vois depuis trop longtemps, madame, et c'est à cela que je veux mettre un terme.
LA DUCHESSE
Il me semble, monsieur, ((ue votre visite a été bien longue : des soins importants me réclament, et vous me porinettrez de vous quitter.
en ANDET.
A votre aise, niadainc!
LA DUCHESSE
C'est bien heureux!
I/AMI GRANDET
GRANDET, tirant sa montre.
Seulement, je vous annonce que dans quelques heures j'aurai l'honneur de vous revoir.
l.A DUCHESSE.
Je ne crois pas, monsieur.
GRANDET
Moi, j'en suis sûr : alors sans doute vous serez moins fiùre et moins imposante.
LA DUCHESSE
Que signifie ce langage?
GRANDET
Je vous ai déclaré la guerre, mais je ne vous dois pas la confidence des moyens que j'emploierai pour vous combattre. Qu'il vous suffise de savoir que je guérirai mon ami de l'amour qu'il a pour vous!... Au revoir, madame!
Je ne sais pas si vous êtes méchant, monsiciu', mais je sais que vous êtes bien ridicule. (Elle sort en riant par la porte de droite.)