‹ Théâtre de Alexis de Comberousse, précédé d'une noticeChapitre 205 sur 764 · I. 'archet, mon cher, c'est le sceptre du monde · texte numérisé non relu

I. 'archet, mon cher, c'est le sceptre du monde

(iago do pai.\, sublime talisman...

D'un chef d'orchestre, ù privilège unique!

Monarque heureux, qui, sans .soins, sans etfurt,

l'ar le pouvoir do son .sceptre magique.

Km un clin d'o'il met ses sujets d'ai-tord.

Voyous ton violon... (Avec humeur.) Bon! ça comnii-ncr bieu, voilà qu<' tu tiens Vn\ archet coinine un fouet pour faire dausur lus cliieiib...

LE VIULOiN DE i;()FÉHA.

BARDOU

Comment! je tiens mon arcliel... Il v.i nuiiraencer à jouer, Colaiidet. l'arrête.)

COLAllDEÏ.

Oh! oh! la position, la position... ne touche pas les cordes... je finirai par les oter ! ... ijui est-ce qui t'a montré ça? et le corjis... (11 le met en position.) Déiianche, mon garçon, déhanche-toi.

BARDOIJ.

Oh ! là, oh ! là... vous me...

Je te déhanche... Et le i)oignel... alluns donc... le poignet... oii est-il?...

ItAROOl .

Kh bien! le voilà, le poignet...

COLAUDEï.

Casse-moi ça... ferme, casse... naic pas peur.

BARDOI.

Ah! là... je suis rompu...

COL A i; n E r.

Pas trop mal... mais tes jambes... mais regardidonc tes jambes... est-ce que c'est comme ça qu'on les tient?

BARDOU

Est-ce qu'on a besoin de ces choses-là pour jouer du violon ?

COLAUDET.

Si on a besoin de ces choses-là! les bases de l'édifice! si tu les laisses errer au hasard, l'équilibre se perd , la force est nulle et la grâce disparaît... exemple... tu as à soulever un poids de cinq cents...

B AUDOU.

Je ne pourrais pas...

COLAUDET, se penchant en avant.

Chut! Exemple... si tu te mets comme ça... tu perds l'aplomb; tu es mou, disgracieux... tu as l'air d'un scieur de bois... tu ne peux i)as...

BARDOU

C'est ce que je disais.

COLAUDET.

Silence donc! je démontre... non!... alors place-moi, enseigne-moi à me tenir...

BARDOU

Je suis dans mon tort.

COLAUDET.

A la bonne heure ! Voilà pourquoi, quand on se livre au violon, il faut prendre cette position... (Il se pose.) Regarde... on a de la solidité dans le jeu, pour le démanché... (Tl fait le geste de démaDcher à chaque mot.) c'est fort, c'est gentil, c'est gracieux.

r. A fi D o I .

C'est très-gentil.

COLAUDET.

J'ai plu généralement beaucoup dans les concerts, par ma tenue... les dames surtout... sans fatuité... Voilà ce qu'il faut pour le violon... autrement, je te dirai: apprends la serinette... ap-

prends l'orgue... ce n'est pas difficile... on moud un air comme on moud du café.

BARDOU

Je n'ai pas de dispositions pour ces instruments.

COLAUDET.

Alors, étudie.

BA RDOU.

Devant vous, e n'ose pas... mais quand je suis tout seul...

COLAUDET.

Alors, ça devient très-gftnant... car, s'il faut te mettre dans une boîte... Vois, moi... pour arriver où j'en suis, en ai-je fait de ces doubles croches! ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! c'est effrayant ! aussi le gouvernement y a été sensible, et après mon grand prix de composition, il m'a envoyé à Rome... Quel beau pays! je puis dire que je m'y suis amusé... De mon temps, c'était sous le Consulat, il y avait des émigrés français... deux, entre autres, le petit baron de Givet et Adolphe de Brinville... bons musiciens... nous étions inséparables; oh! les farceurs! en avons-nous fait des parties ensemble! nous avons passé deux années dans la bombance la plus complète.

BARDOU

Jo veux faire des efforts inouïs pour vous imiter.

COLAUDET.

Oh! mais toujours avec accompagnement de violon.

BARDOU, sans l'écouter, regardant par la fenêtre. Ah ! elle est revenue à la fenêtre avec Julien... bon ! la voilà qui pleure à présent... il la rend malheureuse, c'est sûr.

COLAUDET, qui est allé à droite du théâtre regarder de la musique sur une table.

Voilà que tu reflànes.

BARDOU

Et vos démarches pour rentrer à la chapelle du roi? vous ne m'en parlez pas... avez-vous réussi, enfin?

COLAUDET.

De ce coté-là, mon pauvre enfant, je crois bien qu'il n'y a plus d'espoir.

BARDOU

Comment donc ça ?

COLAUDET.

J'ai attendu pendant deux heures à l'aumonerie de l'empereur, c'est-à-dire du roi , puisque depuis trois mois c'est Louis XVIII... et l'on n'a pas voulu me laisser voir l'aumônier, un grand personnage, qui est chargé de choisir les artistes, tu sais?

BARDOU

Oui.

COLAUDET.

Mais je vois ce que c'est... il paraît qu'il est très-rigide, très-dévot... une espèce de saint... il aura appris que je ne suis pas encore... canonisé... alors, tu comprends que la chapelle me passera devant le nez... Mets un peu de colophane à ton archet.

LE VIOLON l)K L'OPÉRA.

BAT. DO i;, va pour prenth'o la colophane sur la table qui est auprès de la fenêtre et y trouve une lettre. Ah! j'oubliais.,, une lettre que le portier m'a dit

être très-pressée.

COI.At DET.

Donne donc... (Barilou met de la colophane à son archet. Colaudet lit.) » Monsieur Colaudct est prié do se rendre sans délai à la grande aumônerie. » hardoc.

Vous avez reru hier une lettre semblable.

COLAUDET.

C'est une attrape; j'en viens et je n"ai pas pu entrer... (Avec pitié.) Si on peut s'amuser à faire des farces pareilles! (Après avoir parcouru.) Je n'ai qu'à dire mon nom , on m'introduira à l'instant. Est-ce (jii'on aurait lu ma pétition? est-ce qu'on voudrait me rendre ma place?

BAUDOU.

Ça pourrait bien être... ils sont si originaux! COLAUDET, continuant à parcourir la lettre.

11 m'attend aujourd'hui, jusqu'à midi... qurl bonheur!... Je n'ai plus qu'un quart-d'lieure... vite un coup de brosse à mon chapeau.

BAUDOU.

Voilà, 'monsieur, voilà...

COLAUDET, allant et venait très-préoccupé.

Donne, donne! Je n'oublie rien... mon mouchoir... mon chapeau... ma canne?... Mais fais donc l'appel, Bardou... tu vois bien que je suis hors de moi, mon ami.

BARDOU

Vous avez tout ce qu'il vous faut.

COLAUDET.

Je suis sûr que j'oublie quelque chose.

BAUDOU, comme se souvenant tout à coup. Ah!

COLAUDET.

'l'u vois... qirest-re que c'est?

Non, rien...

COLAUDET.

Tu me fais des peurs... ne me fais pas des peurs comme ça, mon garçon... Allons, je m'en vas... Dis donc, Bardou, si quelqu'un venait en mon absence, tu dirais que je suis sorti.

BARDOI .

Oui, monsieur.

COLAUDET.

N'oublie pas d'étudier. (11 va pour sortir; au même instant Julien ouvre vivement la porte, qui frappe auv Colaudct.

scj:nk m.

Les MÊMES, JULIEN.

COLAUDET, qui porte la main à sa Ugure. Ah! c'est Julien... Je ne l'ai pas fait de mal? bien fâché, mon bonhomme; je n'ai pas le temps... (Avec reproche amical.) C'est gentil de u'i^tvv pas venu de toute la semaine! Il va pour sortir. j

JULIEN, avec émotion, l'arrêtant.

Monsieur Colaudet , il faut absolument que je vous parle.

Pour ta leçon?... je te le répète, désolé, mon cher enfant... ce soir, demain, quand tu voudras; pour le moment, il faut que je sorte. (11 fait un mouvement.)

.IULIKN, le retenant.

De grâce, écoutez-moi... mon repos, mon bonheur... ma vie, sont entre vos mains... je suis perdu, si vous ne venez à mon secours. COLAUDET, redescendant.

Oh! oh ! c'est bien différent... parle, mon ami , parle... Qu'est-ce qui t'est donc arrivé, bon Dieu! (Il pose son chapeau et sa canne sur la cheminée; Julien indique, par un signe, Bardou qui s'est approché pour écouler aussi.)

COLAUDET.

Je comprends... ySe retournant.) Bardou, mon ami, va te livrer aux bc^aux-arts... époussette mon cabinet... et fais des gammes... Va! et ne t'avise pas de jouer un air comme l'autre jour, j'ai cru que c'était le chat de la portière...

BARDOI .

Et l'aumônerie?

COLAUDET.

r.Ue attendra.

BARDOU

Et votre place?

COLAUDET.

Eh bien ! je l'attendrai...

BARDOU

AïK de V Artiste.

Songez quelle disgrâce!

.•si n' vous voyant pas v' nir, On vous souillait vol' place !

COLAUDET.

Qu'importe l'avenir?

.Son état... c'est d'attendre; Moi, je songe au présent...

(Pendant ce temps, Julien remonte et regarde avec intérêt par la porte du fond.)

Un bon office à rendre , C'est du bonheur comptant.

Va, va, va !

B\RDOU, regardant Julien eu s'en allant, et à part. Elle est jolie, ta conduite... tu fais pleurer une femme, et tu vas ruiner ton professeur. (Avec pitié.) Tu es très-fort sur le violon... mais je te méprise. (Il a pris son violon, son plumeau, et il entre dans le cabinet de Colaudet.)

Page 1