SCÈNE XIV
LA DUCIIKSSE, en toilette de bal, JUMILLY.
I, A Dl' cil ESSE.
Eh ! bonsoir donc, général!...
JUMILI.Y.
Madamcl. ..
LA DUCHESSE
.le n'ai pas besoin de vous dire sans doute que je suis charmée de vous voir... j'espérais ce plaisir, car on m'avait appris votrp retour; mais il parait que vous n'avez point oublié l'heure où vous veniez habituellement me rendre visite, et je vous remercie de cette exactitude.
JIMII.LY.
N'est-elle pas bien naturelle?
LA nu G H ES SE.
L'exactitude est la plus respectueuse des flatteries. Asseyez-vous là, près de moi, comme avant votre départ, et pardonnez-moi surtout.
JiîMiLLY, s'asseyant.
Vous pardonner?
LA DUCHESSE
Mais oui : ne vous ai-je pas fait attendie?
.lUMILLY.
J'attendrais patieniment une éternité, si je savais trouver la Divinité belle comme vous l'êtes.
LA DUCHESSE
Ah!... des compliments!...
JUMILLY.
Est-ce vous en adresser un que vous parler de votre beauté?... Il est vrai que vous ne pouvez plus être sensible qu'à l'adoration!... aussi je demande pour toute faveur de baiser votre écharpe.
LA DUCHESSE
Ah! fi !... Je vous estime assez pour vous otYrir ma main! (II baise sa main.)
JUMI LLY.
Que vous êtes bonne!... Mathilde!... plus d'une fols vous m'avez permis de vous nommer ainsi; je ne m'étais donc pas abusé? cette lettre, qui me ramène à vos pieds, elle exprime les véritables sentiments dont votre cœur est animé?... Vous avez compris enfin qu'une année de tourments, d'incertitude et d'amour méritait une récompense?
LA DUCHESSE
Ah! mon Dieu!... mais vous m'effrayez sur ce (juc je vous ai écrit.
JUMILLY.
Vous effrayer?... et pourquoi ? Vous avez senti
que ces épreuves cruelles, car ce n'était que des épreuves, devaient avoir un terme; qu'un soldat, pendant quinze années de guerre et de travaux, n'avait pas eu le temps de se façonnera toute votre stratégie de boudoir; vous avez vu qu'à trentecinq ans il vous apportait un cœur qui jusque-là n'avait été lenipli (|ue par les émotions du champ de bataille; qu'il vous aimait avec tout l'emportement d'une preniièr« passion, avec toute la sincérité d'un enfant.
LA DUCHESSE
Ah! oui, c'est toujours la même chose!... nous persuader ([u'ils n'ont jamais aimé; voilà la grande prétention des hommes auprès de nous! Pure politesse! Ne savons-nous point, par nous-mêmes, à quoi nous en tenir là-dessus? Mais vous vous plaisez à nous tromper, et nous vous laissons faire, pauvres sottes que nous sommes, parce que vos tromperies sont encore un hommage rendu à la supériorité de nos sentiments.
Moi, vous tromper !... le croyez-vous? Oh ! non, certes!... depuis le temps que vous me voyez à vos genoux , tâchant de vous attendrir, implorant un doux regard, attendant le seul mot qui puisse me donner le bonheur !
LA DUCHESSE
Eh bien ! aimer, n'est-ce pas plaider, mendier et attendre?
JUMILLY.
Mais le plaideur finit par maudire son juge, l'indigent s'indigne de l'insensibilité qui le repousse, et l'on peut se Lisser d'attendre sans rien voir venir.
LA DUCHESSE
La patience est la plus utile des vertus.
JUMILLY.
Le moment vient où elle s'épuise!... Vous n'avez point voulu mettre la mienne à une plus longue épreuve, et je vous rends grâces!
LA DUCHESSE, sounant.
Vous vous pressez beaucoup.
JUMILLY.
Non!... Ces lettres que je vous écrivais, bien souvent malgré moi, ces lettres, où tant de désespoir se mêlait parfois à tant d'amour, elles ont enfin obtenu une réponse!... j'ai reçu de vous une promesse et vous l'accomplirez! Vous ne pouvez plus me refuser le prix de tant de soins, de constance et de dévouement.
LA DUCHESSE
Le prix!... le prix!... vraiment, je ne vous conçois pas; qu'avez-vous donc tant fait qui mérite une récompense? Il vous a plu de venir chaque jour à mon hôtel; je vous y ai reçu démon mieux, avec tout l'abandon, toute la complaisance d'une amie, est-ce donc là pour vous une si grande peine?... Des causeries, que vous vouliez bien appeler amusantes, vous y faisaient trouver le temps un peu plus rapide qu'ailleurs, à ce qu'il
ACIt: PHK.VIIEH.
parait; je ne dis pas quil m'ait jamais semblé long!... Mais enfin, toutes choses égales, nous sommes quittes!... nous ne nous devons rien. JUMiLi.Y, avec Cîplosiou en se levant.
Rien!...
LA D ce II ESSE, reculant son fuiteuil.
Ah! mon Uicu !... ne criez donc pas comme cela!... c'est du plus mauvais goût!,., et vous m'avez fait peur !...
C'est qu"il est des moments où Ton ne peut contenir son émotion!... pardonnez-moi!... le mot que vous venez de prononcer, ce rien si cruel, c'était encore une épreuve : j'aurais dû le deviner!... mais près de vous je suis tout à une seule pensée, et vous le savez, l'esprit se tait quand le cœur parle. (Il se rassied.)
LA DUCHESSE, soiiriant.
Tâchez que le vôtre ne parle pas si haut.
JUMILLY.
Oui, je suis un fou, et je deviendrais coupable on vous montrant la moindre défiance ; car cette certitude de bonheur que votre lettre m'a don me, vous n'avez jamais eu l'intention de me l'enlever: vous ne le devez plus, vous ne le pouvez plus!... et c'est sur mon cœur que vous allez confirmer une espérance...
LA DUCHESSE, se dégageant et sc levant.
Prenez donc garde!... vous froissez toute ma toilette !...
.iiuiiLLY, se levant.
Mathilde!...
LA DUCHESSE
Il paraît qu'on prend de bien étranges manières en province?
JUMILLY.
Abjurez, je vous en conjure, ce ton froid et moqueur, il en est temps!...
LA DUCHESSE
Silence!... voici quelqu'un.
UN DOMESTIQUE, apportant un bouquet.
Madame...
LA DUCHESSE
Eh bien, qu'est-ce? que vouloz-votts?
LE DOMESTIQUE
On vient d'apporter à l'hôtel ce bouquet pour madame.
LA DUCHESSE
De quelle part?...
LE DOMESTIQUE
De la i)ait de M. de iNi^rval.
ji M I LLY, à i)art.
De Nerval!...
LA DUCHESSE, prenant le bouquet.
C'est bien !... sortez!... (Le domestique sort.)
.lUMiLLY, à la duchesse.
Vous connaissez un M. de Nerval?
LA DUCHESSE
Sans doute: que vous importe?
Jl Ml l. LV.
C'est que ce nom...
LA DUCHESSE
Est celui d'une personne beaucoup plus aimable et beaucoup moins exigeante que vous... Si je vous laissais faire, je ne pourrais bientôt plus me montrer dans un salon !
JUMILLY.
11 me semblait, je l'avouerai, qu'un homme qu'on aime, un époux...
LA DUCHESSE
Oh!... un époux!...
JUMILLY.
Mathilde, une promesse est une chose sacrée!,., j'ai la vôtre!...
Etes-vous bien sûr que je vous aie promis cela?
JUMILLY.
Si j'en suis stir?... votre lettre est là, sur mon cœur!... (Il va pour la prendre.)
LA DUCHESSE, arrêtant son mouvement.
Non, non, c'est inutile!... qu'elle y reste!
J UMILLY.
Qu'entends-je?... cela n'est pas possible; vous ne voudriez pas vous jouer ainsi de moi ! vous ne vous plairez pas à tuer les espérances qui me font vivre! vous ne chercherez pas à me faire comprendre que, semblable à toutes les femmes de Paris, vous avez des passions et point d'amour! S'il en était ainsi, pourquoi m'auriez-vous demandé ma vie, et pourquoi l'auriez-vous acceptée?
LA DUCHESSE
.Te ne vous ai rien demandé du tout, mon ami.
JUMILLY.
Votre ami!... vous oseriez encore m'appeler votre ami, après m'avoir abusé, torturé ^ ce point?... Prenez -y garde, madame; il est des hommes qui peuvent soulfrir longtemps, mais qui ne pardonnent point dès qu'une fois ils ont vu qu'on voulait se jouer d'eux!... et je suis de ces hommes-là.
LA DUCHESSE
Ah! .. des menaces?... Il ne vous reste plus qu'à me déclarer la guerre, comme M. Gi'andet.
JUMILLY.
Que voulez-vous dire?
Que votre ami est un pauvre ambassadeur, et que je ne lui conseille pas de solliciter un emploi dans la diplomatie.
JUM ILLV.
Je ne sais, madame, quelle démarche, inconvenante peut-être, la franche et simère amitié de Grandet a pu lui inspirer... mais je sais que, pour la dernière fois, je suis là vous suppliant de mettre un terme à mes longues soufTrances; je sais «|ue j'ai reçu de vous uni- promesse, et que j'en réclame rexécution.
LA DUCHESSE
Que vous dirai-je, mon ami?.,, si je vous ai fait
L'AMI GRANDET
cette promesse, chose dont je iic suis pas bien certaine, j'ai eu tort.
Comment?...
LA DtClIKSSE.
Oui, j"aurai toujours beaucoup de plaisir h recevoir vos visites; mais je ne suis pas décidée à me remarier : je ne vous aime peut-Ctre pas encore assez pour cela!... Plus tard, nous verrons!
JUMILLY.
Oh! c'est une dérision !...
LA D IJ G H K s s E.
Non, rien n'est plus positif!.,. (Elle sonne.)
JLMILLV.
Que faites-vous?...
LA DUCHESSE
Mon clier général, voici l'heure de me rendre au bal ; vous avez fait une longue route, vous devez 6tre fatigué...
JU JIILLV.
Mathilde!...
LA DUCHESSE
Assez, je vous en prie, assez pour aujourd'hui! (A sa femme de chambre qui entre.) Mademoiselle, regardez donc, voilà une boucle qui ne tient pas du tout. (A Jumilly, en s' asseyant.) Vous permettez que devant vous, général... (La femme de chambre arrange la boucle.) C'est bien!... Dites à mes gens de faire avancer ma voiture. ( La femme de chambre sort. A Jumilly.) Vous ne m'en voulez pas?
JUMILLY.
Au contraire, madame!... vous venez de me rendre un grand service, un peu tard, il est vrai, mais n'importe !... je vous remercie.
LA DUCHESSE, souriant.
Y a-t-il vraiment de quoi?
JUMILLY.
Oui, madame, le mal que j'éprouvais n'est cruel et ne peut tuer que tant qu'il est môle d'espérance ; dès qu'elle disparaît, il n'y a plus de danger, on cesse de souffrir.
C'est fort heureux.
UN DOMESTIQUE
La voiture de madame la duchesse.
LA DUCHESSE
C'est bon!... au revoir, général.
J UMILLY.
Jamais.
LA DUCHESSE, à part, en sortant.
Il reviendra demain.