‹ Théâtre de Alexis de Comberousse, précédé d'une noticeChapitre 31 sur 764 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

JUMILLY, LA DUCHESSE.

(Elle reprend ses sens, regarde de tous côtés avec étonnement, et aperçoit Jumilly, qui lit d'un air très-calme.) LA DL'CHESSE, poussant un Cri d'effroi.

Ahl...

J i M 1 1. 1. Y , quittant à peine son journal des yeux. Pardon, madame!... je prendrai la liberté de vous dire ce que vous me disiez chez vous il }■ a une heure : Ne criez pas si fortl... cela est du plus mauvais goût!...

LA DUCHESSE

Comment?...

J IMILLY.

D'ailleurs, des cris seraient inutiles: personne ne peut les entendre.

LA Dl CHESSE.

Monsieur!... où suis-je?... où m'a-t-oii amenée?

Jl'MILLY.

Chez moi, madame!

L A DUCHESSE, Se levant.

Chez vous!... Ah! monsieur... (Elle fait quelques pas.)

JUMILLY, se levant aussi.

\'ous ne pouvez sortir d'ici que par ma volonté, madame!... Soyez donc assez bonne pour rester sur ce canapé, comme si vous étiez sur le vôtre... dédaigneuse encore, si vous voulez, mais aussi tranquille!

LA DUCHESSE, l'examinant, à part.

Quel cliancrement !... Oh! c'est une feinte, et je reconnais là uionsieur Grandet... (Elle se rassied sur le canapé.) Puis-jc, sans indiscrétion, vous demande.r, monsieur, ce que vous vouiez faire de moi?

Jl MILLY.

nien du tout, madame.

LA DUCHESSE

\insi le but d'une si noble conduite?...

JUSIILLY, qui s'est rassis.

Vous resterez ici peu de temps, madame : ce qu'il m'en faudra seulement pour vous parler une fois tout à mou aise et avec la certitudi; d'ètrr écouté.

i.A DUCHESSE, SU levant.

Et si je ne veux pas vous entendre?... si je veux sortir d'ici à l'instant même?

J UMILLY.

Ayez, je vous en conjure, la bonté de reprendre votre place.

LA DUCHESSE, se rasseyant.

Mais c'est une infamie!... Est-ce ainsi que vous espérez vous faire aimer?

JUMILLY.

Il ne s'agit pas de cela !

LA DUCHESSE, avcc un mouvement de surprise.

Ah!...

J UM ILLY.

Non, madame... Quand vous êtes dans votre boudoir, vous me prêtez si peu d'attention, que je ne trouve pas de mots pour mes idées ; puis, chez vous, h la moindre pensée qui vous déplaît, vous tirez le cordon de votre sonnette, et vous mettez votre amant à la porte comme le dernier de vos laquais. Ici, j'aurai l'esprit plus libre; personne ne peut me jeter dehors, et vous aurez l'extrême complaisance de m'entendre jusqu'au bout... Soj'ez sans crainte, vous ne courez aucun danger; je ne prétends point obtenir par la violence ce (;ue je n'ai pas su mériter!...

LA DUCHESSE, à part.

Est-ce un rêve?... suis-je bien chez lui?... est-ce bien lui que j'entends?

JUMILLY.

'Veuillez m'écouter, madame!... Un jour, vous avez désiré mon amour, et je vous l'ai donné pur, entier, sans mélange, aussi respectueux qu'il était violent, aussi tendre qu'il était sincère, enfin si grand, que c'était une folie!... Après avoir cherché à le faire naître, vous l'avez encouragé... pour en rire!... cela vous a paru amusant!... Certes, toute femme peut se refuser à un amour qu'elle ne partage point; l'homme qui aime sans se faire aimer n'a pas le droit de se plaindre!... mais attirer à soi, en simulant la passion, un malheureux privé de toute affection sur la terre; lui faire comprendre le bonheur dans toute sa plénitude pour le lui ravir; lui voler fon avenir de félicité ; le tuer, non-seulement aujourd'hui , mais dans l'éternité de sa vie, en empoisonnant toutes ses heures et toutes ses pensées : c'est un crime, madame!...

LA DUCHESSE

Monsieur!...

J l MILLY.

Je ne puis encore vous permettre de me répondre!... \ous ne négligez aucune des prati([ues de la religion, madame; vous êtes mêiue un peu dévote?... Eh bien ! quand les journaux vous annonceront désormais le châtiment de quelque condamné, croyez-moi, priez pour lui, car vous êtes cent fois plus coupable qu'il n'aura pu l'être!... Poussé par la faim et le déscsjjoir, le malheureux n'a tué qu'un homme : vous aurez fait plus, vous !... Vous avez tué le bonheur d'un homme, sa plus belle vie, ses plus chères croyances!... vous lui avez fait voir la lumière avant de lui crever les

L'AMI GRANDET

yeux!... Alil pourquoi iif iieuveiit-ils, ceux qui passeront près de vous, lire sur votre front : Prenez garde, vous qui avez un cœur!... car cette femme-là n'en a point!...

LA UICIIKSSE.

Est-il possible?...

JUMiLi.Y, se levant et .se tenant debout loin d'elle.

J'exprime mal sans doute ce que je pense!... je souffre trop encore des blessures que vous m'avez faites!... mais ne croyez pas que je me plaigne!... vous vous tromperiez!... non, madame, je m'explique, et voilà tout!

LA UUCUESSb;.

Quel lang:ay;e!...

J l Ml LLY.

Que, dans vos salons, vous prodiguiez de doux regards, de gracieuses et engageantes paroles à quel([u'un de ces élégants à la tôte vide et merveilleusement frisée, qui viennent, en papillonnant autour de vous, peindre des sentiments qu'ils n'ont jamais connus, soit!... c'est un échange de fausse monnaie où l'un ne donne pas plus que l'autre!... mais il n'en pouvait être ainsi avec moi, madame, et vous le saviez bien !... LA RUCHES SE, sft caclianl la figure dans ses mains.

Oh! mon Dieu!...

JIIWILLY.

Pourquoi cacher votre visage? Non, non ! restez fidèle à votre nature!... vous avez bien contemplé sans émotion les tortures du cœur que vous brisiez!... rassurez-vous!... je ne puis plus souffrir!... d'autres, aussi crédules que je le fus, vous diront sans doute encore que vous leur donnez la vie !... moi , je vous dis avec délices que vous m'avez donné le néant.

LA DUCHESSE

Assez, monsieur!... assez, de grâce!...

JUMILLY.

J'étais seul sur la terre, et j'avais cru trouver un cœur qui répondait aux émotions du mien; je m'étais trompé!... Durant une vie éprouvée par de longs et pénibles travaux, je n'avais que soutïert; grâce à vous, j'ai compris ce que c'est qu'être malheureux.

LA DUCHESSE

Oh! non, cela n'est pas! cela ne peut pas être!... s'il était vrai, je ne me le pardonnerais de la vie !

JUMILLY.

Veuillez vous épargner ces pleurs, madame!... si j'y croyais, ce serait pour m'en défier!... rien de vous désormais n'a la puissance de ni'émouvoir!... et maintenant j'ai tout dit!

LA DUCHESSE, avec noblesse et se levant.

Henri, si j'ai été envers vous aussi cruelle que vous le dites, vous êtes en droit de me traiter ainsi!... oui, vos paroles ne sont pas assez dures encore!... et pourtant, cette confiance, cet amour que vous m'avez montrés ne pouvaient-ils durer

un jour de plus?... Innocente hier à vos yeux, pourquoi suis-je coujjalile aujourd'hui?

JUMILLY.

C'est que le cœur s'use à souffrir, madame! c'est que l'instant arrive où, ((uand le vase est trop plein, une seule goutte le fait déborder!

LA DICHESSK.

Et savcz-vous si ce soir môme je ne rêvais pas notre félicité à venir? si je n'avais pas enfin placé toute ma confiance dans ce caractère noble et fier dont vous m'avez donné tant de preuves?... J U M I L L Y, un peu troublé.

Madame!... (On entend dans la conlisse jouer siu' la flûte l'air : « Prenez garde ! la dame blanche voiii regarde. » )

LA DUCHESSE, avec étonnement.

Qu'est-ce donc?...

JUMiLi.y, se remettant.

Rien, madame! (A part.) C'est Grandet qui mr rai)pelle à moi-même.

LA DUCHESSi:.

Dites-moi, Henri, ètes-vous bien sûr que je n'aie jamais eu au cœur je ne sais quel désir de rendre heureux l'homme que mes caprices avaient affligé i)eut-ètre? Ètes-vous bien sur que, môme dans ces jours d'injustice et d'humeur dont vous vous plaignez, j(! ne songeais pas à toute une existence de bonheur et d'amour?... Vous m'accusez avec des paroles de haine et de mépris?... mais moi seule, ne pouvais-je partager avec toutes les femmes ces incertitudes, ces craintes si naturelles quand il s'agit de se lier pour la vie?... Et si je vous disais aujourd'hui : ces femmes qui aiment et qui sont aimées, elles cèdent, mais elles combattent! eh bien! Henri, j'ai combattu!... mais me voilà!

JUMILLY, énui.

^'ous ! (On entend dans la conlisse jouer sur la flûte l'air : « Prenez garde ! la dame blanche vous regarde. ») LA DUCHESSE, étonnée.

Encore!...

JUMILLY, à part.

Ah!... il a raison; ce ne peut être qu'une ruse nouvelle!...

LA DUCHESSE, avec quelque inquiétude.

Ce bruit est étrange!... Eh bien! Henri, vous semblez ne m'avoir i)as entendue?... Vous vous taisez?...

JUMILLY', très-froid et très-sévère.

Oui, car rien au monde à présent ne peut me prouver la sincérité de vos paroles.

Ah!... vous le voyez, monsieur! Une femme ne saurait trop cacher ce qu'il y a de tendresse dans son âme : l'aveu qu'elle laisse échapper ne fait qu'un incrédule ou un ingrat.

N'ai-je pas payé assez cher le droit de douter?

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