‹ Théâtre de Alexis de Comberousse, précédé d'une noticeChapitre 41 sur 764 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

LA DUCHESSE

Ma tante :...

LA PRINCESSE

Oui, ma nièce, un paltoquet!... Te faire enlever, conduire chez lui !... et pourquoi? pour te dire des grossièretés!... Ça n'a pas de nom !... Mais voyon-^, où en es-tu avec ce petit monsieur?

LA D U C H E s s E.

Ilélas! ma tante, je lui ai écrit.

LA PRINCESSE

Quelle sottise!...

L A n i c ir E s s E.

Et il n"a pas répondu à mes lettres.

LA PR INCESSE.

Quelle impertinence!...

LA DICHESSE.

11 a cessé d'aimer.

LA PRINCESSE

Kst-ce (|ue tu aurais commencé, toi?

LA DL'CHESSE.

Eh bien! oui, je dois tout vous dire !... je l'aime plus que. ma vie.

LA PRINCESSE

Phrase de roman, ma chère! on n'aime ni toute sa vie, ni plus que sa vie ! Mais on aime, et c'est déjà bien assez!... Ah çà! que prétends-tu l'aire de cet amour-là?

LA Dl CIIESSE.

Le sais-je? puis-je comprendre ce qui se passe en moi? Je ne suis plus la même!

LA PRINCESSE

Et c'est, ma foi, bien dommage!

LA DUCHESSE

Qui donc lui dira que cette femme, si coquette et si dédaigneuse, connaît enfin l'amour? qui lui persuadera qu'un soniiment vrai a changé son àme?...

LA PRINCESSE

Voyez-vous ça!.., je l'avais prévu, et je t'avais dit de prendre garde.

LA DUCHESSE

Ah! il le saura!... je veux f|u'il le sache!... je viens d'écrire à M. Grandet.

LA PRINCESSE

Grandet!... qu'est-ce que c'est que ça?... son confesse LU'?

LA D t CIIESSE.

Non, son ami!... Cet homiui! ipii me hait, qui me déteste.

LA PRINCESSE

Ah! oui, je me souviens! celui qui a grisé tes gens?... C'est un homme de tète que ce garçonlà!... et si ça avait eu un nom et do la naissance, ça aurait fuit (|;i('l(iue chose de mou tenq)s.

LA DICHESSE.

Il a été sans pitié pour moi !... c'est lui (pii m'a perdue dans le cœur de sou ami.

I, \ PRINCESSE

Ta, ta, ta!... perdue!... perdue!... vraiment je

t'écoute et je ne te conçois pas ! qu'as-tu donc fait de mes leçons, mon cher bijou?...

LA DUCHESSE

Vos leçons?... Ah! c'est pour les avoir trop écoutées que jusqu'à ce jour je n'ai eu que de tristes et vains triomphes, et pas un instant de bonheur!...

LA PRINCESSE

Tout cela n'a pas le sens commun ! expliquonsnous : tant qu'il ne s'est agi que de t'amuser un peu de ce soldat décrassé dont on a fait un génélal, de le voir soupirer à tes pieds, il n'y avait pas grand'chose à dire; ça pouvait même être plaisant!... mais il prend cela au sérieux, et toi aussi?... il se permet envers la duchesse de Langeais une rouerie qu'on aurait tout au plus pardonnée à ce mauvais sujet de duc de Fronsac?... c'est trop fort !... Si nous vivions encore sous notre bon roi Louis XV, il y aurait un moyen tout simple d'en finir : on enverrait le mauvais plaisant à la Bastille ou dans un hôpital de fous, comme fit cette charmante comtesse d'Egmont.

Ah! ma tante, pouvez-vous bien rappeler une pareille action et regretter une semblable époque?

LA PRINCESSE

Comment! si je la regrette?... vraiment oui, tous les jours.

LA DUCHESSE

Est-ce possible?

LA PRINCESSE

D'abord, souviens-toi, ma chère, qu'on regrette toujours l'époque où l'on avait vingt ans : puis, vas-tu me répéter les balourdises de vos gazettes libérales? Écoute, mon enfant : je ne sais rien de plus calomnié dans ce bas monde que Dieu et le dix-huitième siècle ; car, en me remémorant les choses de ma jeunesse, je ne me rappelle pas qu'une seule duchesse ait jamais oublié son rang et foulé aux pieds les convenances, comme tu me parais disposée aie faire. Des poétereaux, des écrivailleurs , à qui nous donnions à dîner, ont imprimé les calomnies de nos femmes de chambre, et on est parti de là pour flétrir une époque que l'on ne connaît pas. Dans mon temps, vois-tu, on ne devenait pas folle pour un homme de l'espèce de ce Jumilly; ces gens-là, on les distinguait, mais on ne se compromettait pas pour eux , et une femme savait garder sa dignité, même au milieu de s;'s galanteries. Je crois quil e^t temps que je to fasse songer à la tienne, puisqu'il ny a plus moyen do faire enfermer ce petit monsiinu'.

L\ DICHESSE.

Encore!... ma tante!...

Mon Dieu, sois tranquille; jo n'oublie pas que vous avez aujourd'hui des jurys, une charte, je ne sais quoi ; mais je vois avec peine que vous n'êtes pas ce que nous étions, nous; que les rôles sont

L'AMI GRANDET

changea; que ce suiit les femmes i\ présent qui se dévouent pour les liommes; que ces messieurs valent beaucoup moins et s'estiment bien davantage... Sacrifiez-vous donc pour ces petits poitrinaires à gants jaunes et à lunettes d'écaillé, qui abandonneraient dix femmes pour un amendement, qui fument comme nos cocbers, et qui portent des pantalons pour cacher la maigreur do leurs jambes. Fi ! cela révolte.

I,A DtCHESSE.

Oh! ma tante, pouvez-vous bien le confondre avec les gens dont vous parlez? vous ne le connaissez point! il n'est pas un noble sentiment qui ne trouve place dans son cœur; il n'est pas une grande pensée que son esprit ne puisse concevoir.

LA PRINCESSE

Bah ! bah! on fait maintenant des grands hommes à si bon marché !

LA DLCH ESSE.

Et si je vous disais jusqu'où le sentiment que j'éprouve a failli me condLiire? quelle idée m'est Tenue à l'esprit?

LA PRINCESSE

Quelque folie, sans doute? parle ; dans ce temps-ci, je m'attends à tout.

LA DUCHESSE

Eh bien ! dépitée de ne pas recevoir de réponse à mes lettres, indignée de son indifférence, un instant, le croiriez-vous ? j'ai imaginé d'envoyer ma voiture à sa porte.

LA PRINCESSE

Ah ! mon Dieu !

LA nUClIESSE.

Je voulais que toute la ville me crût chez lui I... Je voulais me perdre, pour lui donner envie de me sauver!

LA PRINCESSE

Dans quel siècle vivons-nous, bon Dieu? et qu'est-ce que je disais? envoyer ta voiture à sa porte ! le maréchal de Richelieu faisait cela de mon temps; mais que ça vienne à la pensée d'une femme, voilà qui était réservé à cette époque, où tout est renversé ! Ma chère enfant, tu as perdu la raison.

LA DUCHESSE

Oh!.,, j'ai réfléchi, ma tante, et je me suis arrêtée !

LA PRINCESSE

C'est bien heureux!... mais, petite sotte que tu es, il vaudrait cent fois mieux aller chez lui le soir en fiacre que d'y envoyer ta voiture eu plein jour !

LA DUCHESSE

Vous croyez?

Ce serait une faute, mais c'est préférable à une sottise, parce que ça peut toujours se nier.

LA DUCHESSE

Et si je veux que tout le monde sache que je l'aime?

LA PRINCESSE

il n'y a pas moyen de raisonner avec toi; la t<^te est montée; nous ne nous entendrions pas!...

LA DUCHESSE

Je le crains!

LA PRINCESSE

Comme il m'est impossible, je le vois bien, de ramener les esprits vers mon époque, il faut que je lâche de m'accommodor à la tienne : tu es maintenant mon seul intérêt dans la vie. Voyons donc!... essayons d'arranger tout cela! Tu es féi'uc de ton général Jumilly?

LA DUCHESSE

11 n'y a pas de bonheur pour moi sans son amour.

LA PRINCESSE

Oui, tu es disposée à te compromettre, à perdre pour lui ton présent et ton avenir!... il vaut encore mieux l'épouser. Ce sera une odieuse mésalliance... mais il y en a tant aujourd'hui!...

LA DUCHESSE

Et s'il ne m'aime plus?

Je voudrais bien voir cela!... Tu as écrit à ce M. Grandet? que lui mandes-tu?

LA DUCHESSE

Je l'engage à venir me voir : il est tout-puissant sur l'esprit de son ami.

LA PRINCESSE

Et tu veux le convaincre de la sincérité de tes beaux sentiments?

LA DUCHESSE

Si je parvenais à m'en faire un auxiliaire; s'il décidait son ami à revenir près de moi, ne fût-ce qu'un instant, je crois que je serais heureuse.

LA PRINCESSE

Eh bien! il ne serait pas convenable que tu fisses les premières démarches : je m'en charge.

LA DUCHESSE

Vous, ma tante?...

LA PRINCESSE

Oui, moi!... c'est bien à contre-cœur, je t'en réponds!... mais tu ferais quelque sottise; la vanité de ton petit général de Buonaparte en profiterait; tu serais perdue, et, dans ce temps-ci, une mésalliance vaut mieux qu'une aventure !... Je recevrai ton monsieur Grandet, s'il se rend à ton invitation.

LA DUCHESSE

Oh! que vous êtes bonne!

J'y suis bien forcée!...

UN DOMESTIQUE, entrant.

Monsieur Grandet demande à voir madame la duchesse.

LA DUCHESSE

C'est lui, ma tante.

LA PRINCESSE

Allons, rentre chez toi, et laisse-moi faire.

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