SCÈNE II
Les Mêmes, FRliDÉRIC.
DESROSI EUS, allant an-devant de Frédéric qui entre.
Eh! mais, c'est monsieur Frédéric... Monsieur... (Il saine; bas à sa femme.) Offre donc un siège... (Comme elle hésite, bas et d'un ton brusque.) Je t'ai déjà dit vingt fois que la femme d'un marchand doit être polie avec les pratiques.
MARIE, bas il Desrosiers.
Je serai très-polie, puisque vous le voulez. F n É I) É R I c , à part, regardant Desrosiers. Il est donc toujours à son poste, fixe et inamovible! il me fait faire une consommation de porcelaine!... (Il s'assied entre Marie et Desrosiers.)
DESROSIERS
Qu'est-ce que vous allez m'acheter aujourd'hui?... voyons...
FRÉDÉRIC, à part.
Déjà!... (Haut.) Oui, au fait, qu'est-ce que je pourrais bien vous acheter?... comme à l'ordinaire... une... soupière...
MARIE
Voilà huit jours que vous en achetez; qu'est-ce que vous on faites donc?
DESROSIERS, sévèrement, à sa femme.
Ca ne vous regarde pas.
FRÉDÉRIC
Moi, j'aime assez... les... d'abord, c'est ce que vous avez de mieux, (A part.) c'est-à-dire de moins cher.
DESROSIERS
Eh! puis, ça fait très-bien dans un buffet... c'est un joli coup d'œil... bien placé par rang de taille, eu descendant... et puis en remontant...
FRÉDÉRIC
Ça fait des soupières chromatiques.
MARIE, riant.
Ah ! ah ! ah !
D F s R 0 s I E R S , riant aussi. Ah! ah! c'est très-joli, très-spirituel... (A part.) Je ne sais pas ce que ça veut dire... (Haut.) Nous avons beaucoup de personnes qui en font des collections. Moi qui vous parle, j'en ai des armoires remplies.
Mais vous, c'est votre état... tandis que monsieur... ah ! ah!
FRÉDÉRIC
Après ça, je n'y tiens pas : je m'arrangerai aussi
bien d'un autre, article... ([u'est-ce qui pourrait bien me convenir?
DES ROSIERS
Attendez, je vais voir... madame Desrosiers, viens donc chercher avec moi... toi qui dois connaître le goût de monsieur. ( Ils vont chercher des porcelaines dans une armoire au fond.)
FRÉDÉRIC, seul sur le devant de la scène.
Air du Charlatanisme.
Les fonds commencent à baisser, J'achète toute la semaine!
Mais dût la boutique y passer, Il faut qu'à mon but je parvienne.
J'acliète quand on me sourit, J'achète pour un regard tendre.
Toujours j'achète... et sans crédit.
Aussi bientôt j'espère, comme on dit, Avoir du bonheur à revendre.
MARIE, revenant.
Nous ne trouvons rien de nouveau.
FRÉDÉRIC, bas à Marie.
Je n'aurai donc jamais le bonheur de vous rencontrer seule pour vous dire tout ce qu'il y a de passion dans mon cœur.
MARI E
Mais, monsieur, je ne dois pas vous écouter, je suis mariée.
Dites sacrifiée, car votre mari est...
DESROSIERS, revenant avec un magot qu'il présente à Frédéric.
Un magot... un vrai magot façon chinoise... qu'est-ce que vous pensez de cela?
FRÉDÉRIC
C'est mon avis.
DESROSIERS
Ça fait bien sur une cheminée... je ne vous vendrai pas ça cher, vingt-cinq francs tout au juste... parce que c'est vous...
FRÉDÉRIC, à Marie.
Faut-il marchander?
MARIE
Je vous le conseille , mon mari a vendu les pareils pour dix-huit francs...
DESROSIERS, à part.
Est-elle bêto, ma femme !...
FRÉDÉRIC, lui faisant honte.
Ah! monsieur Desrosiers!...
DESROSIERS, cherchant nne excuse.
Le travail est tout autre... c'est bien le même dessin si vous voulez, la même, forme... ils se ressemblent à s'y méprendre, mais la différence est énorme... pour l'œil exercé... à cause du travail...
FRÉDÉRIC
C'est possible, mais j'aimerais mieux autre chose... de moins travaillé.
DESROSIERS
Dans quoi genre? vous ne savez pas à peu près ce que vous voulez?