‹ Théâtre de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 155 sur 504 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

Jai ’honneur de vous offrir un nouvel opuscule de ma fagon. Je souhaite vous rencontrer dans un de ces moments heureux ot, dégagé de soins , content de votre santé, de vos affaires, de votre maitresse, de votre diner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment 4 la lecture de mon Barbier de Séville; car il faut tout cela pour étre homme amusable et lecteur indulgent.

Mais si quelque accident a dérangé votre santé; si votre état est compromis; si votre belle a forfait 4 ses serments ; si votre diner fut mauvais ou votre digestion laborieuse, ah! laissez mon Barbier ; ce n’est pas 1a Yinstant : examinez P’état de vos dépenses, étudiez le factwm de votre adversaire , relisez ce traitre billet surpris 4 Rose, ou parcourez les chefsdceuvre de Tissot sur la tempérance, et faites des réflexions politiques, économiques, diététiques, philosophiques ou morales.

Ou si votre état est tel qu’il vous faille absolument l’oublier, enfoncez-vous dans une bergére, ouvrez le journal établi dans Bouillon avec encyclopédie, approbation et privilége, et dormez vite wie heure ou deux.

Quel charme aurait une production légére au milieu des plus noires vapeurs? Et que vous importe en effet si Figaro le barbier s’est bien moqué de Bartholo le médecin, en aidant un rival 4 lui soufflersa maitresse? Onrit peu de la gaieté @autrni, quand on a de l’humeur pour son propre compte.

Que vous fait encore si Ge barbier espagnol, -en arrivant

' dans Paris, essuya quelques traverses, et si la prohibition de

ses exercices a donné trop d’importance aux réveries de mon , bonnet? On ne s’intéresse guére aux affaires des autres que - lorsqu’on est sans inquiétude sur les siennes.

Mais enfin tout vart-il bien pour vous? Avez-vous a souhait

‘double estomac , bon cuisinier, maitresse honnéte et repos imperturbable ? Ah! parlons, parlons : donnez audience 4 mon

Barbier.

Je sens trop, monsieur, que ce n’est plus le temps oi, tenant mon manuscrit en réserve , et semblable a la coquette qui refuse souvent ce qu’elle bridle toujours d’accorder, j’en faisais quelqueavare lecture a des gens préférés, qui croyaient devoir payer ma complaisance par un éloge pompeux de mon ouvrage.

O jours heureux! Le lieu, le temps, l’auditoire 4 ma dévotion, et la magie d’une lecture adroite assurant mon succés, je glissais sur le morceau faible en appuyant les. bons endroits : puis, recueillant les suffrages du coin de l’ceil avec une orgueilleuse modestie, je jouissais d’un triomphe d’autant plus doux, que le jeu dun fripon d’acteur ne m’en dérobait pe les trois. quarts pour son compte.

Que reste-t-il, hélas! de toute cette gibeciére? A Vinstant qu il faudrait des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Moise y suffirait a peine, je n’ai plus méme la ressource du baton de Jacob; plus d’escamotage, de tricherie, de coquetterie , d’inflexions de voix , d illusion théatrale , rien. C’est ma vertu toute nue que vous allez juger.

Ne trouvez donc pas étrange, monsieur, si, mesurant mon style 4 ma situation, je ne fais pas comme ces écrivains qui se donnent le ton de vous appeler négligemment lecteur, ami lecteur, cher lecteur , benin ou benoit lecteur, ou de telle autre dénomination éayallere? je dirais méme indécente, par laquelle ces imprudents essayent de se mettre au pair avec leur juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer ’animadversion. J'ai toujours vu que les airs ne séduisaient personne, et que le ton modeste d’un auteur pouvait seul inspirer un peu d’indulgence a son fier lecteur.

Eh! quel écrivain en cut jamais plus besoin que moi! Je voudrais le cacher en vain: j’euS Ja faiblesse autrefois, mon-

sieur, de. vous présenter, en différents temps, deux tristes drames ; productions monstrueuses, comme on sait! car entre la tragédie et la comédie,, on n’ignore plus qu’il n’existe rien; c’est un point décidé, le maitre Va dit, l’école en retentit: et pour moi j’en suis tellement convaincu, que si je voulais aujourd’hui mettre au théatre une mére éplorée, une épouse trahie, une sceur éperdue, un fils déshérité , pour les présenter décemment au public, je commencerais par leur supposer un beau royaume ow ils auraient régné de leur mieux , vers Yun des archipels, ou dans tel autre coin du monde ; certain rpres cela que Yinvraisemblance du roman, l’énormité des feits, Penflure des caractéres, le gigantesque des idées et la bouffissure du langage, loin de m’étre imputés a reproche, assureraient encore mon succes.

Présenter des hommes d’une condition moyenne accablés et dans le malheur! fi donc! On ne doit jamais les montrer que baffoués. Les citoyens ridicules et les rois malheureux , voila tout le thédtre existant et possible ; et je me le tiens pour dit; e’est fait, je ne veux plus quereller avec personne.

Jai donc eu la faiblesse autrefois , monsieur, de faire des drames qui n’étaient pas du bon genre; et je m’en repens beaucoup.

Pressé depuis par les événements, j’ai hasardé de malheureux Mémoires, que mes ennemis n’ont pas trouvés du bon style; et jen aile remords cruel.

Aujourd’hui je fais glisser sous vos yeux une comédie fort gaie, que certains maitres de gout n’estiment pas dw bon ton; et je ne m’en console point.

Peut-étre un jour oserai-je affliger yotre oreille d’un opéra dont les jeunes gens d’autrefois diront que la musique n’est pas du bon francais; et jen suis tout honteux davance.

Ainsi, de fautes en pardons, et d’erreurs en excuses, je passerai ma Vie 4 mériter votre indulgence, par la bonne foi naive avec laquelle je reconnaitrai les unes en vous présentant les autres. :

Quant au Barbier de Séville , ce vest pas pour corrompre votre jugement que je prends ici le ton respectueux : mais on m’a fort assuré que lorsqu’unauteur était sorti, quoique échiné, vainqueur au théatre, il ne lui manquait plus que d’étre

agréé par vous, monsieur, et lacéré dans quelques journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littéraires. Ma gloire est done certaine, si vous daignez m’accorder le laurier de votre agrément ; persuadé que plusieurs de messieurs les journalistes ne me refuseront pas celui de leur dénigrement.

Déja Pun deux, établi dans Bouillon avec approbation et privilége , m’a fait Yhonneur encyclopédique d’assurer a ses abonnés que ma piéce était sans plan, sans unité, sans caracteres, vide d’intrigue et dénuée de comique.

Un autre plus naif encore, a la vérité sans approbation, sans privilége, et méme sans encyclopédie, aprés un candide exposé de mon drame, ajoute au laurier de sa critique cet éloge fiatteur de ma personne: « La réputation du sieur de Beau- « marchais est bien tombée; et les honnétes gens sont enfin « convaincus que lorsqu’on lui aura arraché les plumes du ‘« paon, il ne restera plus qu’un vilain corbeau noir , avec son « effronterie et sa voracité. »

Puisqu’en effet j’ai eu leffronterie de faire la comédie du Barbier de Séville, pour remplir Phoroscope entier, je pousserai la voracité jusqu’a vous prier humblement, monsieur, de me juger vous-méme, et sans égard aux critiques passés, présents et futurs; car voussavez que, par état, les gens de feuilles sont souvent ennemis des gens de lettres; jaurai méme la voracité de vous prévenir qu’étant saisi de mon affaire, il faut que vous soyez mon juge absolument, soit que vous Je vouliez ou non ; car vous étes mon lecteur.

Et vous sentez bien, monsieur, que si, pour éviter ce tracas, ou me prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me iire, vous feriez vous-méme une pétition de principe au-dessous de vos lumiéres : n’étant pas mon lecteur, vous ne seriez pas celui & qui s’adresse ma requéte.

Que si, par dépit de la dépendance ou je parais vous mettre, vous vous avisiez de jeter le livre en cet instant de votre lecture, est, monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement , vous étiez enlevé du tribunal par la mort , ou tel accident qui vous rayat du nombre des magistrats. Vous ne pouvez éviter de me juger qu’en devenant nul, négalif, anéanti; qu’en cessant d’exister en qualité de mon lecteur.

Eh! quel tort vous fais-je en vous ¢levant au-dessus de moi ?

Aprés le bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, monsieur, n’est-il pas de les juger?

Voila donc qui est arrangé. Je ne reconnais plus d’autre juge que vous; sans excepter messieurs les spectateurs, qui, ne jugeant qu’en premier ressort, voient souvent leur sentence infirmée a votre tribunal.

Laffaire avait d’abord été plaidée devant eux au théatre ; et ces messieurs ayant beaucoup ri, j’ai pu penser que j’avais gagné ma cause 4 laudience. Point du tout; le journaliste établi dans Bouillon prétend que c’est de moi qu’on a ri. Mais ce n’est 14, monsieur, comme on dit en style de palais, qu’une mauvaise chicane de procureur : mon but ayant été d@amuser les spectateurs, qu’ils aient ri de ma piéce ou de moi, s’ils ont ri de bon coeur, le but est également rempli: ce que jappelle avoir gagné ma cause 4 Paudience.

Le méme journaliste assure encore, ou du moins laisse entendre, que j’ai voulu gagner quelques-uns de ces messieurs , en leur faisant des lectures particuliéres, en achetant d’avance leur suffrage par cette prédilection. Mais ce n’est encore la, monsieur, qu’une difficulté de publiciste allemand. I] est-manifeste que mon intention n’a jamais été que de les instruire : e’étaient des espéces de consultations que je faisais sur le fond de Vaffaire. Que si les consultants, aprés avoir donné leur avis, se sont mélés parmi les juges, vous voyez bien, monsieur, que je n’y ponvais rien de ma part, et que c’était a eux de se.récuser par délicatesse, s’ils se sentaient de la partialité pour mon barbier andalou.

Eb! plait au ciel qu’ils en eussent un peu conservé pour ce jeune étranger! nous aurions eu moins de peine a soutenir notre malheur éphémére. Tels sont les hommes: avez-vous du succes, ils vous accueillent, vous portent, vous caressent, ils s’;honorent de vous ; mais gardez de broncher dans la carriére; au moindre échec, 6 mes amis! souvenez-vous qu’il nest plus d’amis.

Et e’est précisément ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste soirée. Vous eussiez vu les faibles amis du barbier se disperser, se cacher le visage ou s’enfuir ; les femmes, toujours si braves quand elles protégent , enfoncées dans les coqueluchons jusqu’aux panaches, et baissant des yeux confus ;

les hommes courant se visiter, se faire amende honorable du. Hien qu’ils avaient dit de ma piece, et rejetant sur ma maudite facon de lire les choses tout le faux plaisir qu’ils y avaient gotité. C’était une désertion totale, une vraie désolation.

Les uns lorgnaient 4 gauche, en me sentant passer a droite, et ne faisaient plus semblant de me voir : ah dieux! D’autres, plus courageux , mais s’assurant bien si personne ne les regardait, m/’attiraient dans un coin pour me dire: Eh! comment ayez-vous produit en nous cette illusion? car, il faut en convenir, mon ami, votre piece est la plus grande platitude du monde.

— Hélas ! messieurs , j’ai lu ma platitude, en vérité, tout platement comme je rae faite; mais, au nom de la bonté que vous avez de me parler encore aprés ma chute, et pour Yhonneur de votre second jugement , ne souffrez pas qu’on redonne la piéce au thédtre : si, par malheur, on venait a la jouer comme je l’ai lue, on vous ferait peut-étre une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez a moi dene plus savoir quel jour vous etites raison ou fort; ce qu’a Dieu ne plaise!

On nem’en crut point; on laissa rejouer la piéce, ef pour fe coup je fus prophéte en mon pays. Ce pauvre Figaro , fessé par la cabale en fawux-bourdon, et presque enterré le vendredi, ne fit point comme Candide; il prit courage, et mon héros se releva le dimanche avec une vigueur que l’austérité d’un caréme entier et la fatigue de dix-sept séances publiqnes n’ont pas encore altérée. Mais qui sait combien cela durera? Je ne voudrais pas jurer qu'il en fit seulement question dans cing ou six siécles, tant notre nation est inconstante et légére! =

Les ouvrages de théatre, monsieur, sont comme les enfants des femmes. Concus avec volupté, menés a terme avec fatigue, enfantés avec douleur, et vivant rarement assez pour payer les parents de leurs soins, ils couitent plus de chagrins qu’ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans leur carriére: a peine ils voient le jour, que, sous prétexte d’enflure, on leur applique les censeurs; plusieurs en sont restés en chartre. Au lieu de jouer doucement avec eux, le cruel parterre les rudoie et les fait tomber. Souvent, en les bergant, le

comédien les estropie. Les perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hélas! trainants partout, mais dépenaillés., défigurés, rongés d’extraits et couverts de critiques. Echappés a tant de maux, s’ils brillent un moment dans le monde , le plus grand de lous les atteint ; le mortel oubli les tue; ils meéurent, et, replongés au néant, les voild perdus 4 jamais dans Pimmensité des livres.

Je demandais 4 quelqu’an pourquoi ces combats , cette guerre animée entre le parterre et auteur, a la premiére représentation des ouvrages, méme de ceux qui devaient plaire un autre jour. Ignorez-vous , me dit-il, que Sophocle et le vieux Denys sont morts de joie d’avoir remporté le prix des vers au théatre ? Nous aimons trop nos auteurs pour scuffrir qu’un exces de joie nous prive d’eux, en les étouffant : aussi, pour les.conserver, avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si pur qu’ils puissent en expirer de plaisir.

Quoi qu’il en soit des motifs de cette rigueur, l’enfant de mies loisirs, ce jeune, cet innocent Barbier, tant dédaigné le premier jour, loin d’abuser le surlendemain de soa triomphe, ou demontrer de Phumeur a ses critiques, ne s’en est que plus empressé de les désarmer par ’enjouement de son caractére.

Exemple rare et frappant , monsieur , dans un siecle d’ergotisme, ot lon calcule tout jusqu’au rire; ot la plus légére diversité d’opinions fait germer des haines éternelles ; ou tous les jeux tournent en guerre; ou l’injure qui repousse Vinjure est a son tour payée par l’injure, jusqu’a ce qu’une autre effacant cette derniére en enfante une nouvelle , auteur de plusieurs autres, et propage ainsi l’aigreur 4 Vinfini, depuis le rire jusqu’a la satiété , jusqu’au dégout, 4 Vindignation méme du lecteur le plus caustique.

Quant 4 moi, monsieur, s'il est vrai, comme on I’a dit, que tous les hommes soient fréres (et c’est une belle idée), je voudrais qu’on put engager nos fréres les gens de lettres a laisser, en discutant, le ton rogue et tranchant 4 nos fréres les libellistes qui s’en acquittent si bien! ainsi que les injures a nos fréres les plaideurs... qui ne's’en acquittent pas mal non plus! Je voudrais surtout qu’on put engager nos fréres les journalistes 4 renoncer a ce ton pédagogue et magistral avec

tequel ils gourmandent les fils d’Apollon, et font rire la sottise aux dépens de Vesprit.

Ouvrez un journal : ne semble-t-il pas voir un dur répétiteur, la férule ou la verge levée sur des écoliers négligents, les traiter en esclaves au plus léger défaut dans le devoir ? Eb ! mes fréres, il s’agit bien de devoir ici! la littérature en est le délassement et la douce récréation.

A mon égard au moins, n’espérez pas asservir dans ses jeux mon esprit a la régle: il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois fermée, il devient si léger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un liége cmplumé qui hondit sur Ja raquette, il s’éléve, il retombe, égaye mes yeux, repart en Yair, y fait laroue, et revient encore. Si quelque joueur adroit veut entrer en partie et ballotter 4 nous deux le léger volant de mes pensées, de tout mon ceur: s’il riposte avec grace et légéreté, le jeu m’amuse et la partie.s’engage. Alors on pourrait voir les coups portés, parés, recus, rendus, accélérés, pressés, relevés méme avec une prestesse, une agilité propre 4 réjouir autant les spectateurs qu’elle animerait les acteurs,

Telle au moins, monsieur, devrait étre la critique ; et c’est

ainsi que j’ai toujours concu la dispute entre les gens polis qui >-

cultivent les lettres. " Voyons, je vous prie, si le journaliste de Bouillon a conservé dans sa critique ce caractére aimable et surtout de candeur pour lequel on vient de faire des voeux.

La piéce est une farce, dit-il.

Passons sur les qualités. Le méchant nom qu’un cuisinier étranger donne aux ragotts frangais ne change rien a la saveur : c’est en passant par ses mains qu’ils se dénaturent. Ana lysons la farce de Bouillon.

La pidce, a-t-il dit, n’a pas de plan.

Est-ce parce qu’il est trop simple qu’il échappe 4 la sagacite de ce critique adolescent ?

Un vieillard amoureux prétend épouser demain sa pupille ; un jeune amant plus adroit le prévient , et ce jour méme en fait sa femine a la barbe et dans la maison du tuteur. Voila le fond, dont on edt pu faire, avec un égal succes, une tragédie, une comédie, un drame, un opéra, ef cetera. L’Avare de Moliere est-il autre chose? le Grand Mithridate est-il autre

178 es “LETTRE SUR LA CRITIQUE

chose? Le genre d’une piece, comme celui de toute autre action, dépend moins du fond des choses que des caractéres qui les mettent en ceuvre.

Quant 4 moi, ne voulant faire, surce plan, qu’une piéce amusante et sans fatigue, une espéce d’imbroille , il m’a suffi que le machiniste , au lieu d’étre un noir scélérat , fat un drdle de garcon, un homme insouciant , qui rif également du succés et de la chute de ses entreprises , pour que l’ouvrage, loin de tourner en drame sérieux , devint une comédie fort gaie : et de cela seul que le tuteur est un peu moins sot que tous ceux qu’on trompe au théatre, il a résulté beaucoup de mouvement dans la piéce , et surtout la nécessité d’y donner plus de ressort aux intrigants.

Au lieu de rester dans ma simplicité comique, si j’avais voulu compliquer, étendre et tourmenter mon plan a Ja manigre tragique ou dramique, imagine-t-on que j’aurais manqué de moyens dans une aventure dont je n’ai mis en

aggenes que la partie la moins merveilleuse ? “En effet, personne aujourd’hui mignore qu’a lépoque storique ow la piéce finit gaiement dans mes mains, la querelle commenca sérieusement a s’échauffer, comme qui dirait derriére la toile, entre le docteur et Figaro, sur les cent écus. Des, fajures on en vint aux coups. Le docteur, étrillé par Figaro , fit, tomber , en se débattant, le rescille ou filet qui coiffait lebarbier ; et lon vit, non sans surprise, une forme de spatule imprimée 4 chaud sur sa téte rasée. Suivez-moi , monsieur , je vous prie. ;

A cet aspect, moulu de coups qu’il est, le médecin s’écrie |

Mais avant que Figaro Pentende, il a redoublé de horions | sur son cher pére. En effet, ce l’était.

Ce Figaro, qui pour toute famille avait jadis connu sa mére , est fils naturel de Bartholo. Le médecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant dune personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du service au plus affreux abandon.

Mais, avant de les quitter, le désolé Bartholo , frater alors, a fait rougir sa spatule ; ilena timbré son fils 4 Pocciput, pour Je reconnaitre un jour, sijamais le sort les rassemble. La mére et enfant avaient passé six années dans une honorable men-

dicité , lorsqu’un chef de bohémiens, descendu de Luc Gaurie (1), traversant l’Andalousie avec sa troupe, et consulté par “la mére sur le destin de son fils , dGroba l’enfant furtivement, et laissa par écrit cet horoscope i‘ sa place :

Aprés avoir versé le sang dont il est né,

Ton fils assommera son pére infortuné :

Puis , tournant sur lui-méme et le fer et le crime,

Il se frappe, et devient heureux et légitime.

En changeant d’état sans le savoir, ’infortuné jeune homme a changé de nom sans le vouloir : il s’est élevé sous celui de Figaro: il a vécu. Sa mére est cette Marceline, devenue vieille et gouvernante chez le docteur, que l’affreux horoscope de son fils a consolé de sa perte. Mais aujourd’hui tout s’accomplit.

En saignant Marceline au pied, comme on Ie voit dans ma piece, ou plutét comme on ne I’y voit pas , Figaro remplit le premier vers :

Apres avoir versé le sang dont il est né.

Quand il étrille innocemment le docteur, aprés la toile tombée , il accomplit le second vers :

Ton fils assommera son pére infortuné.

A Yinstant , la plus touchante reconnaissance a lieu entre

(1) Lue Gauric, célébre astrologue des quinziéme et sciziéme siécles. 11 fut si célébre , qu’a force d’erreurs et d’audace il parvint a la confiance de plusieurs papes et a l’épiscopat.

Jules If, Léon X, Clément VII, lui témoignérent la plus grande considévation, précisément dans le temps ow le nord de Il’Europe commencait & s’affranchir du joug de la papauté, et des superstitions qui fondaient la célébrité de Luc Gauric. Paui II] le nomma évéque de Civita- Castellana.

La plupart des princes de son temps le consultérent. Catherine de Médicis lui fit demander ce que les astres annong¢aient et quelle serait la destinée de Henri II. Il répondit que ce roi parviendrait 4 une extréme vieillesse, extrema senectute, et qu’il mourrait paisiblement , morbo placidissimo; et ce prince fut tué dans un tournoi a Page de. quarante ans.

Luc Gauric écrivit aussi un traité de miraculosa eclipst in passione Domini observata, quoiqu’il ne fat point arrivé d’éclipse a cette époque,

On adit qu’un Jean Bentivoglio, irrité de ses prédictions qui le mena-= gaient d’étre chassé de sa petite souveraineté , le fit pendre, sans respect de sa mitre et desarenommée; mais c’est un conte. Lue Gauric, né dans la marche @’Ancdne, selon de Thou, et a Giffoni, dans le royaume de Naples, selon d’autres, mourut a Ferrare vers Van 1886, 4gé de pius de soixante-dix ans.

180 LETTRE SUR LA CRITIQUE le nédecin, la vieille et Figaro : C’est vous ! c'est lui! c'est toi ! c'est moi ! Quel coup de théadtre ! Mais le fils, au désespoir de son innocente vivacité, fond en larmes, et se donne un coup de rasoir, selon Je sens du troisiéme vers :

Puis , tournant sur lui-méme et Ie fer et le crime =

Ilse frappe,et. . .

Quel tableau! En n’expliquant point si, du rasoir, il se coupe la gorge ou seulement le poil du visage, on voit que javais le choix de finir ma piéce au plus grand pathétique. Knfin, le docteur épouse ia vieille; ef Figaro, suivant la derniére lecon ,

. + devient heureux et légitime.

Quel dénotiment! Il ne m’en ett cotté qu’un sixiéme acte. Et quel sixiéme acte ! Jamais tragédie au Théadtre Francais.... Il suffit. Reprenons ma piéce en Vétat ou elle a été jouée et critiquée. Lorsqu’on me reproche avec aigreur ce que j’ai fait, ce n’est pas Pinstant de louer ce que j’aurais pu faire.

La piéce est invraisemblable dans sa conduite, a dit encore le journaliste établi dans Bouillon avec approbation et privilége.

— Invraisemblable ! Examinons cela par plaisir.

Son Excellence M. le comte Almaviva, dont j’ai, depuis longtemps , Phouneur d’étre ami particulier, est un jeune seigneur , Ou, pour mieux dire, était; car l’dge et les grands emplois en ont fait depuis un homme fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-méme. Son Excellence était donc un jeune seigneur espagnol, vif, ardent, comme tous les amants de sa nation, que l’on croit froide , et qui n’est que paresseuse.

Ils’était mis secrétement a la poursuite d’une belle personne qu’il avait entrevue 4 Madrid, et que son tuteur a bientot ramenée au lieu de sa naissance. Un matin qu’il se promenait sous ses fenétres a Séville , ou, depuis huit jours, il cherchait & s’en faire remarquer, le hasard conduisit au méme endreit Figaro Je barbier. — Ah! le hasard, dira mon critique : et sile hasard n’eut pas conduit ce jour-la le barbier dans cet endroit, que devenait la pi¢ce? — Elle edt com.

DU BARBIER DE SEVILLE. (8t

miencé, mon frére, & quelque autre époque. — Impossible , puisque le tuteur , selon vous-méme , épousait le lendemain. — Alors il n’y aurait pas eu de piéce; ou, s'il y en avait eu, mon frére, elle aurait été différente. Une chose est-elle invraisemblable, parce qu’elle était possible autrement ?

Réellement vous avez un peu d’humeur. Quand le cardinal de Retz nous dit froidement : « Un jour j’avais besoin d’unhomme: 4 la vérité, je ne voulais qu’un fantéme ; j’aurais désiré qu’il fit petit-fils de Henri le Grand ; qu’il eit de longs cheveux blonds; qu’il fat beau , bien fait , bien séditieux ; qu’il edt le langage ef l'amour des halles; et vuila que le hasard me fait rencontrer a Paris M. de Beaufort, échappé de ta prison du roi : c’était justement Phomme qu’il me fallait ; » va-t-on dire au coadjuteur : Ah! le hasard ! Mais si vous Weussiez pas rencontré M. de Beaufort? Mais ceci, mais cela ?.... s

Le hasard donc conduisit en ce méme endroit Figaro le barbier, beau diseur, mauvais poéte, hardi musicien, grand fringueneur de guitare, et jadis valet de chambre du comte; établi dans Séville, y faisant avec succés des barbes, des

romances et des mariages; y maniant également le fer du phlébotome ef le piston du pharmacien; la terreur des maris, la coqueluche des femmes, ef justement ’homme qu'il nous fallait. Et comme en toute recherche ce qu’on nomme passion n’est autre chose qu’un désir irrité par la contradic: tion, lejeune amant, qui n’ett peut-étre eu qu’un gout de fantaisie pour cette beauté s'il Pett rencontrée dans le monde, en devient amoureux, parce qu’elle est enfermée, au point de faire impossible pour ’épouser.

Mais vous donner ici extrait entier de la piéce, monsieur . serait douter de la sagacité , de l’adresse avec: laquelle vous saisirez le dessein de l’auteur, et suivrez le fil de l’intrigue, a travers un léger dédale. Moins prévenu que le journal de Bouillon , qui se trompe, avee approbation et privilége, sur toute la conduite de cette piéce, vous verrez que fous les soins de Vamant ne sont pas destinés & remetire simplement une lettre, quin’est 1a qu’un léger accessoire Vintrigue, mais bien a s’établir dans un fort défendu par la vigilance et le soupcon ; surtout @ tromper un homme qui,

sans cesse éventant la manceuvre, oblige ’ennemi de se retourner assez lestement pour n’étre pas désarconné d’em-, blée.

. Et lorsque vous verrez que tout le mérite du dénodment consiste en ce que le tuteur a fermé sa porte, en donnant son passe-partout 4 Bazile, pour que lui seul et le notaire ‘pussent entrer et conclure son mariage, vous ne laisserez pas d’étre étonné qu’un critique aussi équitable se joue de la confiance de son lecteur, ouse trompe, au point d’écrire, et dans Bouillon encore : Ee comte s’est donné la peine de monter au balcon par une échelle avec Figaro, quoique ‘la porte ne soit pas fermée. :

Enfin,, lorsque vous verrez le malheureux tuteur, abusé par toutes les précautions qu’il prend pour ne Je point étre, ‘a la fin forcé de signer au contrat du comte et d’approuver ce qu il n’a pu prévenir, vous laisserez au critique 4 décider si ce tuteur était un imbccile, de ne pas deviner une intrigue ‘dont on lui cachait tout, lorsque lui, critique, a qui Yon ne cachait rien , ne Pa pas devinée plus gue le tuteur.

En effet, sil Pett bien concue, aurait-il manqué de louer ‘tous les beaux endroits de ’ouvrage?

Qu’il n’ait point remarqué la maniére dont le premier acte amonce et déploie avec gaieté tous les caractéres de la piéce, on peut lui pardonner.

Quwil nait pas apergu quelque peu de comédie dans la grande scene du second acte, ou, malgré la défiance et la fureur du jaloux, la pupille parvient & lui donner le change sur une lettre remise en sa présence, et a lui faire demander pardon a genoux du soup¢on qu'il a montré, je le concois encore aisément.

Quwil Wait pas dit un seul mot de la seéne de stupéfaction de Bazile. au troisiéme acte , quia paru si neuve au théatre , eta tant réjoui les spectateurs, je n’en suis point surpris du tout.

Passe. encore qu’il n’ait pas entrevu l’embarras ot Yauteur sest jeté volontairement au dernier acte, en faisant avouer par la pupille 4 son tuteur que le comte avait dérobé la clef de sa jalousie; et comment lauteur s’en déméle en deux mots, et sort, en se jouant, de la nouvelle inauiétude qu'il a

imprimée aux spectateurs. Cest peu de chose en vérité.

Je veux bien qu’il ne lui soit pas venu A Yesprit que la pidce, une des plus gaies qui soient au théatre, est écrite sans la’ moindre équivoque, sans une pensée, un seul mot dont la pudeur, méme des petites loges, ait A s’alarmer; ce qui pourtant est bien quelque chose, monsieur, dans un siécle ott Vhypocrisie de 1a décence est poussée presque aussi loin que le relachement des mceurs. Trés-volontiers. Tout cela sans doute pouvait n’étre pas digne de Vattention d’un critique aussi majeur.

Mais comment n’a-t-il pas admiré ce que tous les honnétes gens n’ont pu voir sans répandre des larmes de tendresse et de plaisir? Je veux dire, la piété filiale de ce bon Figaro, qui ne saurait oublier sa mére!

Tu connais donc ce tuteur ? lui dit le comte au premier acte. Comme maméere, répond Figaro. Un avare aurait dit : Comme mes poches. Un petit-maitre edt répondu : Comme moi-méme ; un ambitieux : Comme le chemin de Versailles ; et le journaliste de Bouillon : Comme mon libraire : les comparaisons de chacun se tirant toujours de Vobjet intéressant. Comme ma mere, a dit le fils tendre et respectueux.

Dans un autre endroit encore : Ah ! vous étes charmant ! lui dit le tuteur. Et ce bon, cet honnéte garcon, qui pouvait gaiement assimiler cet éloge a tous ceux qu’il a recus de ses’ maitresses , en revient toujours 4 sa bonne mére, et répond 4 ce.mot : Vous étes charmant.! — Il est vrai, monsieur, que ma mére me Va dit autrefois. Et le journal de Bouillon ne reléve point de pareils traits ! 11 faut avoir le cerveau bien desséché pour ne les pas voir, ou le coeur bien dur pour ne pas les sentir.

Sans compter mille-autres finesses de art répandues a pleines mains dans cet ouvrage. Par exemple, on sait que les comédiens ont multiplié chez eux les emplois 4 Vinfini : emplois de grande, moyenne et petite amoureuse; emplois de grands, moyens et petits valets; emplois de niais, d’important, de croquant, de paysan, de tabellion, de bailli : mais on sait qu’ils n’ont pas encore appointé celui de baillant. Qu’a fait Yauteur pour former un comédien peu exercé au {alent d’ouvrir largement la bouche au thédatre? Il s’est donné

le soin de lui rassembler, dans une seule phrase , toutes les syllabes baillantes du francais : Rien.... qwen.... Ven.... ten... dant.... parler : syllabes, en effet, qui feraient bailler un mort, et parviendraient 4 desserrer les dents, mémes de Penvie!

En cet endroit admirable oi, pressé par Jes reproches du tuteur qui lui crie : Que direz-vous a ce malheureux qui bdille et dort tout gveillé? Et Cautre qui, depuis trois heures, éternue & se faire sauter le crane et jaillir la cervelle ? Que leur direz-vous ? Le naif barbier répond: Eh! parbleu , je dirai a celui qui cternue : Dieu vous bénisse ! el: Va te coucher, a celui qui bdille. Réponse en effet si juste, si chrétienne et si admirable, qu’un de ces fiers critiques qui ont leurs entrées au paradis n’a pu s’empécher de s’écrier : « Diable! Vauteur a dd rester au moins huit jours a trouver « cette réplique! »

Et le journal de Bouillon , au lieu de louer ces beautés sans nombre , use encre et papier, approbation et privilége , 8 mettre un pareil ouvrage au-dessous méme de la critique! On me couperait le cou, monsieur , que je ne saurais m’en taire.

N’a-t-il pas été jusqu’a dire, le cruel! que, pour ne pas voir expirer ce barbier sur ce thédtre, ila fallu le mutiler , le changer, le refondre, Vélaguer, le réduire en quatre actes , et le purger dun grand nombre de pasquinades , de calembours , de jeux de mots, en un mot , de bas comique ?

A le voir ainsi frapper comme un sourd , on juge assez qu’il n’a pas entendu le premier mot de V’ouvrage qu'il décompose. Mais jai ’honneur d’assurer ce journaliste , ainsi que le jeune homme qui lui taille ses plumes et ses morceaux , que , loin d’avoir purgéla piéce d’aucuns des calembours , jeux de mots , etc., qui-lui eussent nui le premier jour, Pauteur a fait rentrer dans les actes restés au théatre tout ce qu’il en apu reprendre a acte au portefeuille : tel un charpentier économe cherche, dans ses copeaux épars sur le chantier, tout ce qui peut servir 4 cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.

Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait a la jeune personne, d’avoir fous les défauts dune fille mat

élevée > Nl est vrai que, pour échapper aux conséquences. Wune telle imputation, il tente a la rejeter sur autrui, comme s'il n’en était pas auteur, en employant cette expression banale ; On trouve a la jeune personne, etc. On trouve !....

Que voulait-il done qu’elle fit? Quoi ! qu’au lieu de se préter aux vues d’un jemme amant trés-aimable et qui se trouve un homme de qualité, notre charmante enfant épousat le vienx podagre médecin ? Le noble établissement qu’il lui destinait Ja! Et parce qu’on n’est pas de l’avis de monsieur, on a tous les défauts @une fille mal élevée !

En vérité , si le journal de Bouillon se fait des amis en France par la justesse et la candeur de ses crifiques , il faut avouer qu’il en aura beaucoup moins au dela des Pyrénées, et qu’il est surtout un pen bien dur pour les dames espagnoles.

Eh! qui sait si Son Excellence madame Ja comtesse Almaviva, Pexemple des femmes de son état, et vivant comme un ange avec son mari, quoiqu’elle ne V’aime plus, ne se ressentira pas un jour des libertés qu’on se donne @ Bouillon sur elle, avec approbation et privilége >

Limprudent journaliste a-t-il au moins réfléchi que Son Excellence ayant, par le rang de son mari, le plus grand crédit dans les bureaux, edt pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d’Espagne, ou la Gazette elle-méme; et qne, dans la carriére qu’il embrasse , il faut garde: plus de ménagements pour les femmes de qualité? Qu’est-ce que cela me fait a moi? l’on sent bien que c’est pour lui seul que j’en parle.

Il est temps de laisser cet adversaire , quoiqu’il soit a la téte des gens qui prétendent que, n’ayant pu me soutenir en cing actes , je me suis mis en quatre pour ramencr le public. Et quand cela serait! Dans un moment d’oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquiéme de son bien que de le voir aller tout entier au pillage ?

Mais ne tombez pas, cher lecteur... (monsieur, veux-je dire), ne tombez‘pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui ferait grand tort 4 votre jugement.

Ma piece, qui parait n’étre aujoura’ hui qu "en quatre actes, est réellement, et de fait, en cing, qui sont le premier, le deuxiéme, le troisiéme, le quatriéme et le cinquiéme, a Vordinaire.

Tlest vrai que, le jour du combat, voyant les ennemis acharnés, le parterre ondulant, agité, grondant au loin comme les flots dela mer, et trop certain que ces mugissements sourds, précurseurs des tempétes, ont amené plus dun naufrage, je vins 4 réfléchir que beaucoup de piéces en cing actes (comme la mienne), toutes trés-bien faites d’ailleurs (comme la mienne), nauraient pas été au diable en entier (comme la mienne), si Yauteur etit pris un parti vigoureux (comme le mien).

Le dieu des cabales est irrité, dis-je aux comédiens avec force : ‘

Enfants! un sacrifice est ici nécessaire.

Alors, faisant la part au diable, et déchirant mon manuscrit : Dieu des siffleurs, moucheurs, cracheurs, tousseurs et perturbateurs, m’écriai-je, il te faut du sang; bois mon quatriéme acte, et que ta fureur s’apaise!

A Vinstant vous eussiez vu ce bruit infernal, qui faisait palir et broncher les acteurs, s’affaiblir, s’éloigner, s’anéantir ; Vapplaudissement lui succéder, et des bas-fonds du parterre un bravo général s’élever en circulant jusqu’aux hauts banes du paradis.

De cet exposé, monsieur, il suit que ma piéce est restée en cing actes , qui sont le premier, le deuxiéme, le troisiéme au théatre, le quatriéme au diable , et le cinquiéme avec les trois premiers. Tel auteur méme vous soutiendra que ce quatri¢éme acte, qu’on n’y voit point, n’en est pas moins celui qui fait le plus de bien a la piéce, en ce qu’on ne I’y voit point.

Laissons jaser le monde; il me suffit @avoir prouvé mon dire; il me suffit, en faisant mes cing actes, d’avoir montré mon respect pour Aristote, Horace, Aubignac et les modernes, el davoir mis ainsi honneur de la régle & couvert.

Par le second arrangement, le diable a son affaire; mon char n’en roule pas moins bien sans Ja cinqui¢me roue: le public est content, je le suis aussi. Pourquoi le journal de Bouillon neVest-il pas? — Ah! pourquoi? C’est qwilest bien difficile de plaire & des gens qui, par métier, doivent ne jamais trouver les choses gaies assez sérieuses, ni les graves assez enjouées.

Je me flatte, monsieur, que cela s’appelle raisonner prin- . cipes, et que vons n’étes pas mécontent de mon petit syllogisme.

Reste 4 répondre aux observations dont quelques personnes ont honoré le moins important des drames hasardés depuis un siécle au théatre.

Je mets a part les lettres écrites aux comédiens, A moiméme, sans signature, et vulgairement appelées anonymes ; on juge, al’apreté du style, que leurs auteurs, peu versés dans la critique, n’ont pas assez senti qu’une mauvaise piéce n'est point une mauvaise action, et que telle injure convenable a un méchant homme est toujours déplacée & un méchant écrivain. Passons aux autres.

Des connaisseurs ont remarqué que j’étais tombé dans Vinconvénient de faire critiquer des usages francais par un plaisant de Séville a Séville ; tandis que la vraisemblance exigeait qu il s’étayat sur les moeurs espagnoles. Ils ont raison : j'y avais méme tellement pensé, que, pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, javais d’abord résolu d’écrire et de faire jouer la piéce en langage espagnol; mais un homme de gout m’a fait observer qu’elle en perdrait peut-étre un peu de sa gaieté pour le public de Paris ; raison qui m’a déterminé a l’éerire en francais: en sorte que j’ai fait , comme on voit, une multitude de sacrifices 4 la gaieté, mais sans pouvoir parvenir a dérider le journal de Bouillon.

Un autre amateur, saisissant Vinstant qu’il y avait beaucoup de monde au foyer, m’a reproché, du ton le plus sérieux, que ma piéce ressemblait 4 On ne s’avise jamais de tout. — Ressembler, monsieur ! Je soutiens que ma piéce est On ne s’avise jamais de tout, lui-méme. — Et comment cela? — C’est qu’on ne s’était pas encore avisé de ma piéce. L’amateur resta court, et Yon en rit d’autant plus, que celui-la qui me reprochait On ne s avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est j srapais avisé de rien.

Quelques jours aprés (ceci est plus sérieux), chez une dame incommodée, un monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante et canne a corbin, lequel touchait légérement le poignet dela dame, proposa civilement plusieurs doutes sur la vérité des traits que j’avais lancés contre les médecins. Monsieur, lui dis-je, étes-vous ami de quelqu’un deux ? Je serais désolé qu’un badinage... — On ne peut pas moins : je vois que yous ne me connaissez pas; je ne prends jamais le parti

e:3 LETTRE SUR LA CRITIQUE

@’aucun ; je parle ici pour le corps en général. — Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce pouvait ¢tre. En fait de plaisanterie , ajoutai-je, vous savez, monsieur , qu’on ne demande jamais si Phistoire est vraie, mais si elle est bonne. — Eh! croyez-vous moins perdre a cet examen qu’au premier ? — A merveille, docteur, dit la dame. Le monstre gu’il est! n’a-t-il pas osé parler mal aussi de nous? Faisous cause com mune.

A ce mot de docteur , je commencai a soupconner qu’elle parlait 4 son médecin. Tl est vrai, madame et monsieur , repris-je avec modestie, que je me suis permis ces légers torts, d’autant plas aisément qu’ils tirent moins & conséquence.

Eh! qui pourrait nuire 4 deux corps puissants, dont Yempire embrasse l’univers et se partage le monde? Malgré les envieux, les belles y régneront toujours par le plaisir, et les médecins par la douleur : et Ia brillante santé nous raméne & Vamour , comme Ia maladie nous rend & la médecine.

Cependant je ne sais si, dans la balance des avartages, la Faculté ne Pemporte pas un peu sur la beauté. Souvent on voit les belles nous renvoyer aux médecins; mais plus souvent encore les médecins nous gardent, et ne nous renvoient plus aux belles. ;

En plaisaniant donc, il faudrait peut-tre avoir égard a la différence des ressentiments , et songer que, si les belles se vengent en se séparant de nous, ce n’est la qu’an mal négatif; au lien que les médecins se vengent en s’en emparant, ce qui devient trés-positif. ;

Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu’ils veutent; au lieu que les belles, toutes belles qu elles sont, n’en font jamais que ce qu’elles peuvent.

Que le commerce des belles nous les rend bientét moins né& cessaires ; au lieu que Pusage des médecins finit par nous les rendre indispensables.

Enfin, que Pun de ces empires ne semble établi que pour assurer la durée de Yautre; puisque, plus la verte jeunesse est livrée & Pamour, plus la pale vieillesse appartient strement a-Ja médecine.

Aureste, ayant fait contre moi cause commune, il était juste, madame ect monsieur, que je vous offrisse en commen

mes justifications. Soyez donc persuadés que, faisant profession d’adorer les belles et de redouter les médecins, c’est toujours en badinant que je dis du mal de la beauté; comme ce n’est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Faculté;

Ma déclaration n’est point suspecte a votre égard, mesdames; et mes plus acharnés ennemis sont forcés d’avouer que , dans un instant d’humeur, ott mon dépit contre une belle allait s’épancher trop librement sur toutes les autres, on m’a vu m/arréter tout court au vingt-cinquiéme couplet, et, par le plus prompt repentir, faire ainsi , dans le vingt-sixitéme, amende honorable aux belles irritées :

Sexe charmant, si je décéle

Votre coeur en proie au désir, Souvent 4 l’amour infidéle,

Mais toujours fidéle au plaisir ; D’un badinage , 6 mes déesses!

Ne cherchez point A vous venger :

Tel glose, hélas! sur vos faiblesses, Qui briile de les partager.

Quant & vous, monsieur le docteur, on sait assez que Moliére...

-— Au désespoir, dit-il en se levant , de ne pouvoir profiter plus longtemps de vos lumiéres ; mais l’humanité qui gémit ne doit pas souffrir de mes plaisirs. 11 me laissa, ma foi, ma bouche ouverte avec ma phrase en l’air. Je ne sais pas, dif la belle malade en riant, si je vous pardonne; mais je vois bien que notre docteur ne vous pardonne pas. -— Le nétre, madame ? Il ne sera jamais le mien. — Eh! pourquoi? — Je ne sais; je craindrais qu’il ne fit au-dessous de son état , puisqu’il n’est pas au-dessus des plaisanteries qu’on ‘en peut faire.

Ce docteur n’est pas de mes gens. L’homme assez consommé dans son art pour en avouer de bonne foi Pincertitude , assez spirituel pour rire avec moi de ceux qui le disent infaillible , tel est mon médecin. En me rendant ses soins qu’ils appellent des visites, en me donnant ses conseils qu’ils nomment des ordomances, il remplit dignement, et sans faste, la plus noble fonction d’une Ame éclairée et sensible. Avec plus d’esprit, il calcule plus de rapports, et c’est tout ce qu’on peut dans un art aussi utile qu’incertain. Il me raisonne , il me console , il me guide, et la nature fait Je reste. Aussi, loin de s’offenser de la plaisanterie , est-i] le premier a Popposer au pédantisme.

A Vinfatué qui lui dit gravement : « De quatre-vingts fluxions « de poitrine que j’ai traitées cet automne, un seul malade a « péridans mes mains; » mon docteur répond en souriant : « Pour moi, j’ai prété mes secours a plus de cent cet hiver ; « hélas! je n’en ai pu sauver qu’un seul. » Tel est mon aimable médecin.

—Je le connais. — Vous permettez bien que je nel’échange pas contre le vétre. Un pédant n’aura pas plus ma confiance en maladie, qu’une bégueule n’obtiendrait mon hommage en. santé. Mais je ne suis qu’un sot. Au lieu de vous rappeler mon amende honorable au beau sexe , je devais lui chanter le couplet de la bégueule ; il est tout fait pour lui.

Pour égayer ma poésie,

Au hasard j’assemble des traits ; J’en fais, peintre de fantaisie,

Des tableaux, jamais des portraits ; La femme d@’esprit, qui s’en moque, Sourit finement 4 Vauteur :

Pour l'imprudente qui s’en choque , Sa colére est son délateur.

— A propos de chanson, dit la dame, vous étes bien honnéte avoir été donner votre piéce aux Francais! moi qui n’ai de petite loge qu’aux Italiens! Pourquoi n’en avoir pa fait un opéra comique? Ce fut, dit-on, votre premiére idée. La piéce est d’un genre a comporter de la musique.

— Je ne sais si elle est propre a la supporter , ou si je m’éfais trompé @abord en le supposant ; mais, sans entrer dans les raisons qui m’ont fait changer d’avis, celle-ci, madame , répond a tout.

Notre musique dramatique ressemble trop encore a notre musique chansonniére, pour en attendre un véritable intérét ou de la gaieté franche. 11 faudra commencer a l’employer sérieusement au thédtre, quand on sentira bien qu’on ne doit y chanter que pour parler ; quand nos musiciens se rapprocheront de la nature, et surtout cesseront de s’imposer i’absurde loi de toujours reyenir 4 la premiére partie d’un air aprés qwils en ont dit la seconde. Est-ce qu’il y a des reprises et des rondeaux dans un drame? Ce cruel radotage est la mort de Vintérét, et dénote un vide insupportable dans les idées.

Moi qui ai toujours chéri la musique sans inconstance et

méme sans infidélité, souvent, aux piéces qui m’attachent le plus, je me surprends a pousser de l’épaule, A dire fout bas avec humeur : Eh! va done, musique! pourquoi toujours répéter? N’es-tu pas assez lente? Au lieu de narrer vivement , tu rabaches! au lieu de peindre la passion, tu t’accroches aux mots! Le poéte se tue a serrer l’événement , et toi tu le délayes! Que lui sert de rendre son style énergique et press¢, si tu Pensevelis sous d’inutiles fredons? Avec ta slérile abondance, reste, reste aux chansons pour toute nourriture , jusqu’a ce que tu connaisses le langage sublime et tumultucux des passions.

En effet, sila déclamation est déja un abus de Ja narration au théatre, le chant, qui est un abus de la déclamation, n’est donc, comme on voit, que Pabus delabus. Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce que devient l’intérét. Pendant que le vice ici va toujours en croissant, Vintérét marche a sens contraire; Vaction s’allanguit; quelque chose me manque; je deviens distrait ; ennui me gagne; et si je cherche alors & deviner ce que je voudrais, il m’arrive souvent de trouver que je voudrais la fin du spectacle.

Il est un autre art d’imitation, en général beaucoup moins avancé que la musique, mais qui semble en ce point lui servir de lecon. Pour la variété seulement, la danse élevée est déja le modéle du chant.

Voyez le superbe Vestris ou le fier d’Auberval engager un: pas de caractére. Il ne danse pas encore ; mais, d’aussi loin qu'il parait, son port libre et dégagé fait déja lever la téte aux spectateurs. 1l inspire autant de fierté qu’il promet de plaisir. 1 est parti... Pendant que le musicien redit vingt fois ses phrases ef monotone ses mouvements, le danseur varie les, siens a Y’infini.

Le voyez-vous s’avancer légérementa petits bonds, reculera grands pas, et faire oublier le comble de l’art par la plus ingénieusenésligence? Tant6t sur un pied, gardant le plus savant équilibre, et suspendu sans mouvement pendant plusieurs mesures, il étomne, il surprend par l’immobilité de son a-plomb.., Et soudain , comme s'il ‘regrettait le temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du théatre, et revient, en pirouettant, avec une rapidité que l’ccil peut suivre A peine,

L’air a beau recommencer, rigaudonner, se’ répéter, se radoter,4l ne se répéte point, lui! Tout en déployant les males beautés d’un corps souple et puissant, il peint les mouvements violents dont son 4me est agitée : il vous lance un regard passionné que ses bras mollement ouverts rendent plus expressif : et, comme s'il se lassait bientot de vous plaire, il se reléve avec dédain, se dérobe a l’ceil qui le suit, et la passion la plus fougueuse semble alors naitre et sortir de la plus douce ivresse. Impétueux, turbulent, il exprime une colére si bouillante et si vraie, qu’il m’arrache 4 mon siége et me fait froncer le sourcil. Mais, reprenant soudain le geste et l’accent d’une volupté paisible, il erre nonchalamment avec une grace, une mollesse ef des mouvements si Aélicats , qu’il enléve autant de suffrages qu’il y a de regards attachés sur sa danse enchanteresse.

Compositeurs, chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d’opéras, des mélodrames! Mais j’entends mon éternel censeur ( je ne sais plus s'il est d’ailleurs ou de Bouillon) qui me dit : Que prétend-on par ce tableau? Je vois un talent supérieur, et non la danse en général. C’est dans sa marche ordinaire quwil faut saisir-un art pour le comparer, et non dans ses efforts les plus sublimes. N’avons-nous pas...

— Je l’arréte & mon tour. Eh quoi! si je veux peindre un coursier et me former une juste idée de ce noble animal , irai-je le chercher ongre et vieux , gémissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le platrier qui sifile? Je le prends au haras, fier étalon, vigoureux, découplé, !’ceil ardent, frappant la terre et soufilant le feu par les naseaux; bondissant de désirs et d’impatience, ou fendant lair qu’il électrise yet dont le brusque hennissement réjouit Phomme, et fait tressaillir toutes les cavales de la contrée. Tel est mon danseur.

Et quand je crayonne un art, c’est parmi les plus grands sujets qui Pexercent que j’entends choisir mes modéles ; tous les efforts du génie... Mais je m’éloigne trop de mon sujet, revenons au Barbier de Seville... ou plutét, monsieur, n’y revenons pas. C’est assez pour une bagatelle. Insensiblement je tomberais dans le défaut reproché trop justement a nos

Francais , de toujours faire de petites chansons sur les grandes. affaires , et'de grandes dissertations sur les petites.

Je suis, avec le plus profond respect , Monsieur , -

Votre trés-humble et trés-obéissant serviteur ,

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