ACTE V, SCENE IH
qu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande a chaeun de quoi il est question: on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un systéme de liberté sur la vente des productions , qui s’étend méme 4 celles de la presse; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de autorité, ni du culte, ni dela politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de POpéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne a quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant naller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables & la feuille; on- me supprime, et me voila derechef sans emploi! — Le. désespoir nYallait saisir; on pense a moi pour une place , mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’a voler; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut mouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. ’aurais bien pu me remonter; je commencais méme a comprendre que, pourgagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnéte, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde , et vingt brasses d’eau allaient m’en séparer, lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle 4 mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais; puis laissant la fumée aux sots quis’en nourrissent , et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde a un piéton , je vais rasant de ville en ville , et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe a Séville ; il me reconnait, je le marie; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne ! Intrigue, orage a ce sujet. Prét 4 tomber dans un abime, au moment d’épouser mia mére, mes parents m’arrivent a la file. (II se léve en s’échauffant.) On se débat; c’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous; eh mais qui donc? (Il retombe assis.) O bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé? Pourquoi ces choses el non pas d’autres? Qui les a fixées sur ma téte? Forcé de parcourir la route ot je suis entré sans le savoir , comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me I’a permis: encore je dis ma gaieté sans savoir si elle est & moi plus que le reste, ni méme quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de par-
ties inconnues; puis un chétif étre imbécile; un petit ani-
mal folatre ; un jeune: homme ardent au plaisir, ayant tous
les gotits pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre ; mai-
tre ici, valet 14, selon qu’il plait 4 la fortune; ambitieux par. vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec déli-
ces! orateur selon le danger; poéte par délassement ; musi-
cien par occasion ; amoureux par folles bouffées; j’ai tout vu,
tout fait, tout usé. Puis Pillusion s’est détruite , et, trop dé-
sabusé... Désabusé!... Suzon, Suzon, Suzon! que tu me don-
nes de tourments!... Yentends marcher... on vient. Voici ‘ Vinstant de la crise.
‘Il se retire prés de la premiére coulisse a sa droite. )