‹ Théâtre de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 83 sur 504 · ACTE V, SCENE Ix · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE Ix

EUGENIE, rappelée a elle par Je mouvement qu'elle recoit, regarde en silence, fait un mouvement d’horreur en voyant le comte, se retourne , ct dit :

Dieux!... jai cru le voir...

LE COMTE se remettant a ses pieds,

Oui, c’est moi.

EUGENIE , dans les bras de sa tante, dit en frissonnant sans regarder: C’est lui!

LE COMTE

L’ambition m’égarait , ’honneur et ’amour me raménent a vos pieds... nos beaux jours ne sont pas finis. EUGENIE , les yeux fermés et levant les bras. Qu’on me laisse... qu’on me laisse!...

LE COMTE avec feu.

Non , jamais ! Ecoutez-moi. Cette nuit, en vous quittant, le coeur plein d’amour pour vous et d’admiration pour un si noble ennemi (il montre sir Charles en se levant ) , j'ai couru me jeter aux pieds de mon oncle, et lui faire un aveu de tous mes attentats. Le repentir m’élevait au-dessus de la honte. Il a vu mes remords, ma douleur; il a lu Pacte faux qui atteste mon crime et vos vertus. Mon désespoir et mes larmes l’ont fait consentir 4 mon union avec vous; il serait venu lui-méme ici vous l’annoncer : mais, le dirai-je, il a craint que je ne pusse jamais obtenir mon pardon. Prononcez , Eugénie, décidez de mon sort. ‘

EUGENIE, d’une voix faible, lente et coupée.

C’est vous !... j’ai recueilli le peu de forces qui me restent pour vous répondre... ne m’interrompez point... Je rends graces a la générosité de milord duc... je vous crois méme sin-

-cére en ce moment... Mais ’état humiliant dans lequel vous n’avez pas craint de me plonger... Popprobre dont vous avez couvert celle que vous deviez chérir, ont rompu tous Jes liens...

LE COMTE vivement.

N’achevez pas. Je puis vous étre odieux; mais vous m’appartenez; mes forfaits nous ont tellement unis Pun a l’autre... EUGENIE douloureusement.

Malheureux!... qu’osez-vous rappeler ?

LE COMTE avec feu. i

Yoserai tout pour vous obtenir. Au défaut d’autres droits , je rappellerai mes crimes pour m’en faire des titres. Oul, vous étes 4 moi; mon amour, les outrages dont vous vous plaignez, mon repentir, tout vous enchaine et vous dte'la liberté de refuser ma main: vous n’avez plus le choix de votre place , elle

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est fixée au milieu de ma famille : interrogez Phonneur , consultez vos parents ; ayez la noble fierté de sentir ce que vous vous devez.

LE BARON au comte.

Ce qu’elle se doit est de refuser l’offre que vous lui faites ; je ne suis pas insensible a votre procédé , mais j’aime mieux la consoler toute ma vie du malheur de vous avoir connu, que de la livrer a celui quia pu la tromper une fois. Sa fermeté lui rend toute mon estime.

LE COMTE pénétré.

Laissez-vous toucher, Eugénie ; je ne survivrais pas a des refus obstinés.

£LUGENIE veut se lever pour sortir, sa faiblesse la fait retomber

assise,

Cessez de me tourmenter par de vaines instances; le parti que j’ai pris est inébranlable ; j’ai le monde en horreur.

LE COMTE regardant autour de lui, s’adresse enfin 4 madame Murer.

Madame , je n’espére plus qu’en vous.

MADAME MURER fiérement.

Je consens qu’elle vous pardonne, si vous pouvez vous pardonner a vous-méme.

- LE COMTE, d’une voix forte et d’un ton de dignité,

Vous avez raison; celui qui s’est rendu si criminel est 4 jamais indigne de partager son sort. Vous n’ajouterez rien dont je ne sois pénétré d’avance... (A Eugénie avec plus de chaleur. ) Mais, cruelle ! quand le ciel et la terre déposent contre mon indignité, aucun murmure ne se fait-il entendre dans ton sein ? et létre infortuné qui te devra bientdt le jour n’a-t-il pas des droits plus sacrés que ta résolution ? C’est pour lui que j’éléve une voix coupable: lui raviras-tu., par une double cruauté, l’état qui lui est di? et amour outragé ne cédera-t-il pas au cri de la nature? (En s’adressant a tous.) Barbares ! si vous ne vous rendez'pas a ces raisons, vous étes tous, s’il-se peut, plus inhumains, plus féroces que le monstre qui a pn outrager sa vertu, et qui meurt de douleur 4 vos pieds. (1! tombe aux pieds du baron.) Mon pére! 34 LE BARON le relevant, lui serre les mains, et aprés un moment de

silence :

Je vous la donne.

LE COMTE s’écrie :

Eugénie !

LE BARON a Eugénic.

Rendons-nous , ma fille; celui qui se repent de bonne foi est plus loin du,mal que celui qui ne le connut jamais.

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