ACTE 1, SCÈNE IX
EUGÉNIE
Je souhaiterais que nous nous occupassions tous à le tirer d'une ignorance qui ne peut durer plus longtemps sans crime et sans danger pour moi.
MADAME MURER
Le comte seul peut décider la question.
LE COMTE avec timidité.
Je suivrai vos volontés en tout. Mais à Londres!... Si près de mon oncle!... S'exposer... Cette colère si redoutable de votre père... Je pensais que l'on pourrait remettre cet aveu délicat à notre retour au pays de Galles.
EUGÉNIE vivement.
Où vous viendrez?
LE COMTE
J'espérais vous y rejoindre avant peu.
EUGÉNIE tendrement.
Que ne l'écriviez-vous? un seul mot de ce dessein nous eut empêchés de venir à Londres.
LE COMTE vivement.
Quand vous n'auriez pas suivi d'aussi près la nouvelle que j'ai reçue de votre résolution , je me serais bien gardé d'y rien changer. Mon empressement égalait le vôtre. ( D'un ton trèsaffectueux. ) Aurais-je voulu suspendre un voyage qui a mille attraits pour moi?
Il est charmant !
EUGÉNIE baissant les yeux.
Je n'ai plus qu'une plainte à faire : me la pardonnerez- vous, miiord ?
LE COMTE
Ne me cachez rien, je vous en conjure.
EUGÉNIE avec embarras.
Un cœur sensible s'inquiète de tout. Il m'a semblé voir dans vos lettres une espèce d'affection à éviter de m'honorer du nom de votre femme. J'ai craint...
LE COMTE un peu décontenancé.
Ainsi donc on me réduit à justifier ma délicatesse même ! Vos soupçons m'y contraignent ; je le ferai. (Prenant un ton plus rassuré.) Tant que je fus votre amant, Eugénie, je brûlais d'acquérir le titre précieux d'époux ; marié, j'ai cru devoir en oublier les droits, et ne jamais faire parler que ceux de l'amour. Mon but , en vous épousant , fut d'unir la douce sécurité des plaisir s honnêtes aux charmes d'une passion vive et toujours
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nouvelle. Je disais : Quel lien que celui qui nous fait un devoir du bonheur!... Vous pleurez, Eugénie!
EUGÉNIE lui tend les bras et le regarde avec passion. Ah ! laisse-les couler. . . La douceur de celles-ci efface l'amertume des autres. Ah ! mon cher époux , la joie a donc aussi ses larmes !
LE COMTE troublé.
Eugénie! (A. part). Dans quel trouble elle me jette l
Eh bien, ma nièce ?
EUGÉNIE avec joie.
Je n'en croirai plus mon cœur ; il fut trop timide.
LE BARON dehors, sans être aperçu.
Pas un schelling avec.
MADAME MURER
Reconnaissez mon frère au bruit qu'il fait en rentrant.
LE COMTE à part.
Il faut avoir une âme féroce pour résister à tant de charmes. SCÈNE X.
le BARON, LE COMTE, MADAME MURER, EUGÉNIE. LE BARON en entrant crie dehors :
Renvoyez-le, vousdis-je. (A lui-même en avançant.) L'indigne séjour ! la sotte ville ! et surtout l'impertinent usage d'aller voir des gens qu'on sait absents !
MADAME MURER
Toujours emporté !
LE BARON
Eh bien ! eh bien , ma sœur ! ce n*est pas vous que cela regarde.
MADAME MURER
Je le crois, monsieur ; mais que doit penser de vous milord Clarendon ?
LE BARON saluant.
Ah! pardon, milord.
H vient ici vous offrir ses bons offices auprès de vos juges...
LE BARON au comte.
Excusez : l'on vous dira que j'ai passé à votre hôtel.
LE COMTE
Je suis fâché , monsieur.