‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 253 sur 487 · SCÈNE XVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI

LE COMTE, LA COMTESSE rentrent dans la chambre. LE COMTE, une pince à la main, qu'il jette sur le fauteuil.

Tout est bien comme je l'ai laissé. Madame, en m'exposant à briser cette porte, réfléchissez aux suites : encore une fois, voulez-vous l'ouvrir ?

LA COMTESSE

Eh! monsieur, quelle horrible humeur peut altérer ainsi les égards entre deux époux? Si l'amour vous dominait au point de vous inspirer ces fureurs , malgré leur déraison , je les excuserais; j'oublierais peut-être , en faveur du motif, ce qu'elles ont d'offensant pour moi. Mais la seule vanité peutelle jeter dans cet excès un galant homme ?

LE COMTE

Amour ou vanité, vous ouvrirez la porte; ou je vais à l'instant...

LA COMTESSE au devant.

Arrêtez, monsieur, je vous prie! Me croyez-vous capable de manquer à ce que je me dois ?

LE COMTE

Tout ce qu'il vous plaira, madame; mais je verrai qui est dans ce cabinet.

LA COMTESSE effrayée.

Hé bien, monsieur, vous le verrez. Écoutez-moi... tranquillement.

LE COMTE

Ce n'est donc pas Suzanne?

LA COMTESSE timidement.

Au moins n'est-ce pas non plus une personne... dont vous

340 LE MARIAGE DE FIGARO

deviez rien redouter .. Nous disposions une plaisanterie... bien innocente, en vérité, pour ce soir... 5 et je vous jure...

LE COMTE

Et vous me jurez...?

LA COMTESSE

Que nous n'avions pas plus de dessein de vous offenser l'un que l'autre.

LE COMTE vite.

L'un que l'autre ? C'est un homme?

LA COMTESSE

Un enfant, monsieur.

LE COMTE

Hé, qui donc ?

LA COMTESSE

A peine osé-je le nommer !

LE COMTE furieux.

Je le tuerai.

Grands dieux!

LE COMTE

Parlez donc !

LA COMTESSE

Ce jeune... Chérubin...

LE COMTE

Chérubin! l'insolent! Voilà mes soupçons et le billet expliqués.

LA COMTESSE joignant les mains.

Ah ! monsieur ! gardez de penser. . .

LE COMTE frappant du pied.

(A part.) Je trouverai partout ce maudit page! (Haut.) Allons, madame, ouvrez ; je sais tout maintenant. Vous n'auriez pas été si émue , en le congédiant ce matin ; il serait parti quand je l'ai ordonné; vous n'auriez pas mis tant de fausseté dans votre conte de Suzanne ; il ne se serait pas si soigneusement caché, s'il n'y avait rien de criminel.

LA COMTESSE

Il a craint de vous irriter en se montrant.

LE COMTE hors de" lui, et criant, tourné vers le cabinet. Sors donc, petit malheureux l

LA COMTESSE le prend à bras-le-corps , en l'éloignant.

Ah! monsieur, monsieur, votre colère me fait trembler pour lui. N'en croyez pas un injuste soupçon, de grâce ! et que le désordre où vous l'allez trouver...

Page 1