I-il faut la voir
DOUBLE-MAIN
Silence donc , messieurs !
L'HUISSIER glapissant,
Silence !
BiRTHOLO lit.
« Je soussigné reconnais avoir reçu de damoiselle, etc.. « Marceline de Verte-Allure, dans le château d'Aguas-Frescas, « la somme de deux mille piastres fortes coordonnées; laquelle « somme je lui rendrai à sa réquisition , dans ce château ; et « je l'épouserai , par forme de reconnaissance , etc. Signé « Figaro, tout court. » Mes conclusions sont au payement du billet et à l'exécution de la promesse , avec dépens. (Il plaide.) Messieurs... jamais cause plus intéressante ne fut soumise au jugement de la cour ; et, depuis Alexandre le Grand, qui promit mariage à la belle Thalestris. . .
LE COMTE interrompant.
Avant d'aller plus loin , avocat , convient-on de la validité du titre ?
BRID'OISON à Figaro.
Qu'oppo... qu'oppo-osez-vous à cette lecture?
FIGARO
Qu'il y a, messieurs, malice , erreur ou distraction dans /a manière dont on a lu la pièce ; car il n'est pas dit dans l'écrit : « laquelle somme je lui rendrai, ET je l'épouserai ; » mais « laquelle somme je lui rendrai , OU je l'épouserai ; » ce qui est bien différent.
LE COMTE
Y a-t-il ET dans l'acte , ou bien OU
BVRTIIOLO.
Il y a ET.
LE MARIAGE DE FIGARO
FIGARO
Il y a OU.
brid'oison.
Dou-ouble-Main , lisez vous-même
DOUBLE-MAIN prenant le papier.
Et c'est le plus sûr ; car souvent les parties déguisent en lisant. ( II lit. ) « e. e. e. e. Damoiselle e. e. e. de Verte-Allure « e. e. e. Ha ! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition , « dans ce château... ET... OU... ET... OU... » Le mot est si mal écrit... il y a un pâté.
brid'oison
Un pâ-âté ? je sais ce que c'est.
BARTHOLO plaidant.
Je soutiens , moi , que c'est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase ; je payerai la demoiselle , ET je l'épouserai.
FIGARO plaidant.
Je soutiens, moi , que c'est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres; je payerai la donzelle, OU je l'épouserai. A pédant, pédant et demi. Qu'il s'avise de parler latin , j'y suis Grec , je l'extermine.
Comment juger pareille question ?
BARTHOLO
Pour la trancher , messieurs , et ne plus chicaner sur un mot , nous passons qu'il y ait OU.
FIGARO
J'en demande acte.
BARTHOLO
Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens. (Il lit.) a Laquelle « somme je lui rendrai dans ce château, où je l'épouserai. » C'est ainsi qu'on dirait, messieurs : « vous vous ferez saigner « dans ce lit, où vous resterez chaudement;» c'est dans lequel. « Il prendra deux grains de rhubarbe, où vous mêlerez un peu « de tamarin; » dans lesquels on mêlera. «Ainsi château où je « l'épouserai, » messieurs, c'est « château dans lequel... »
FIGARO
Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : « ou « la maladie vous tuera , ou ce sera le mjçlecui ; » ou bien le mëdécîn; c'est incontestable. Autre exemple: a ou vous « n'écrirez rien qui plaise, ou les sots vous dénigreront ; » ou bien les sots ; le sens est clair ; car , audit cas , sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bar-
A.CTE Ili, SCÈNE XV.
tholo croit-il donc que j'aye oublié ma syntaxe ? Ainsi , je la payerai dans ce château , virgule , ou je l'épouserai. ..
BARTHOLO vite,
Sans virgule.
FIGARO vite.
Elle y est. C'est virgule , messieurs , ou bien je l'épouserai.
BAR.TH0L0 regardant le papier, vite.
Sans virgu}e, messieurs.
FIGARO vite.
Elle y était , messieurs. D'ailleurs , l'homme qui épouse est-il tenu de rembourser?
BARTHOLO vite.
Oui ; nous nous marions séparés de biens.
FIGARO vite.
Et nous de corps, dès que le mariage n'est pas quittance. { Les juges se lèvent et opinent tout bas. )
BARTHOLO
Plaisant acquittement!
DOUBLE-MAIN
Silence, messieurs !
L'HUISSIER glapissant
Silence !
iRTHOLO.
Un pareil fripon appell , cela payer ses dettes.
FIGARO
Est-ce votre cause , avocat , que vous plaidez ?
Je défends cette demoiselle.
FIGARO
Continuez à déraisonner, mais cessez d'injurier. Lorsque» cr aignant l'emportement des plaideurs , les tribunaux ont to 1ère qu'on appelât des tiers , ils n'ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C'est dégrader le plus noble institut.
(Les juges continuent d'opiner bas.) ANTONIO à Marceline, montrant les juges.
Qu'ont-ils tant à balbucifier ?
MARCELINE
On a corrompu le grand juge ; il corrompt l'autre , et je perds mon procès.
BARTHOLO bas , d'un ton sombre.
J'en ai peur.
FIGARO gaiement.
Courage , Marceline !
LE MARIAGE DE FIGARO
DOUBLE-MAIN se lève; à Marceline.
Ah! c'est trop fort! je vous dénonce; et, pour l'honneur du tribunal, je demande qu'avant faire droit sur l'autre affaire , il soit prononcé sur celle-ci.
LE COMTE s'assied.
Non , greffier , je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un juge espagnol n'aura point à rougir d'un excès digne au plus des tribunaux asiatiques : c'est assez des autres abus. J'en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s'y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse ? mariage à défaut de payement; les deux ensemble impliqueraient.
DOUBLE-MAIN
Silence, messieurs !
L'HUISSIER glapissant.
Silence !
LE COMTE
Que nous répond le défendeur ? qu'il veut garder sa personne; à lui permis.
FIGARO avec joie.
J'ai gagné !
LE COMTE
Mais comme le texte dit : « laquelle somme je payerai à s a « première réquisition, ou bien j'épouserai, etc., » la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse , ou bien à l'épouser dans le jour. ( Il se lève. )
FIGARO stupéfait.
J'ai perdu.
ANTONIO avec joie
Superbe arrêt l
FIGARO
En quoi superbe?
ANTONIO
En ce que tu n'es plus mon neveu. Grand merci , monseigneur.
L'HUISSIER glapissant.
Passez , messieurs. ( Le peuple sort. )
ANTONIO
Je m'en vas tout conter à ma nièce.