‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 285 sur 487 · I-il faut la voir · texte numérisé non relu

I-il faut la voir

DOUBLE-MAIN

Silence donc , messieurs !

L'HUISSIER glapissant,

Silence !

BiRTHOLO lit.

« Je soussigné reconnais avoir reçu de damoiselle, etc.. « Marceline de Verte-Allure, dans le château d'Aguas-Frescas, « la somme de deux mille piastres fortes coordonnées; laquelle « somme je lui rendrai à sa réquisition , dans ce château ; et « je l'épouserai , par forme de reconnaissance , etc. Signé « Figaro, tout court. » Mes conclusions sont au payement du billet et à l'exécution de la promesse , avec dépens. (Il plaide.) Messieurs... jamais cause plus intéressante ne fut soumise au jugement de la cour ; et, depuis Alexandre le Grand, qui promit mariage à la belle Thalestris. . .

LE COMTE interrompant.

Avant d'aller plus loin , avocat , convient-on de la validité du titre ?

BRID'OISON à Figaro.

Qu'oppo... qu'oppo-osez-vous à cette lecture?

FIGARO

Qu'il y a, messieurs, malice , erreur ou distraction dans /a manière dont on a lu la pièce ; car il n'est pas dit dans l'écrit : « laquelle somme je lui rendrai, ET je l'épouserai ; » mais « laquelle somme je lui rendrai , OU je l'épouserai ; » ce qui est bien différent.

LE COMTE

Y a-t-il ET dans l'acte , ou bien OU

BVRTIIOLO.

Il y a ET.

LE MARIAGE DE FIGARO

FIGARO

Il y a OU.

brid'oison.

Dou-ouble-Main , lisez vous-même

DOUBLE-MAIN prenant le papier.

Et c'est le plus sûr ; car souvent les parties déguisent en lisant. ( II lit. ) « e. e. e. e. Damoiselle e. e. e. de Verte-Allure « e. e. e. Ha ! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition , « dans ce château... ET... OU... ET... OU... » Le mot est si mal écrit... il y a un pâté.

brid'oison

Un pâ-âté ? je sais ce que c'est.

BARTHOLO plaidant.

Je soutiens , moi , que c'est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase ; je payerai la demoiselle , ET je l'épouserai.

FIGARO plaidant.

Je soutiens, moi , que c'est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres; je payerai la donzelle, OU je l'épouserai. A pédant, pédant et demi. Qu'il s'avise de parler latin , j'y suis Grec , je l'extermine.

Comment juger pareille question ?

BARTHOLO

Pour la trancher , messieurs , et ne plus chicaner sur un mot , nous passons qu'il y ait OU.

FIGARO

J'en demande acte.

BARTHOLO

Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens. (Il lit.) a Laquelle « somme je lui rendrai dans ce château, où je l'épouserai. » C'est ainsi qu'on dirait, messieurs : « vous vous ferez saigner « dans ce lit, où vous resterez chaudement;» c'est dans lequel. « Il prendra deux grains de rhubarbe, où vous mêlerez un peu « de tamarin; » dans lesquels on mêlera. «Ainsi château où je « l'épouserai, » messieurs, c'est « château dans lequel... »

FIGARO

Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : « ou « la maladie vous tuera , ou ce sera le mjçlecui ; » ou bien le mëdécîn; c'est incontestable. Autre exemple: a ou vous « n'écrirez rien qui plaise, ou les sots vous dénigreront ; » ou bien les sots ; le sens est clair ; car , audit cas , sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bar-

A.CTE Ili, SCÈNE XV.

tholo croit-il donc que j'aye oublié ma syntaxe ? Ainsi , je la payerai dans ce château , virgule , ou je l'épouserai. ..

BARTHOLO vite,

Sans virgule.

FIGARO vite.

Elle y est. C'est virgule , messieurs , ou bien je l'épouserai.

BAR.TH0L0 regardant le papier, vite.

Sans virgu}e, messieurs.

FIGARO vite.

Elle y était , messieurs. D'ailleurs , l'homme qui épouse est-il tenu de rembourser?

BARTHOLO vite.

Oui ; nous nous marions séparés de biens.

FIGARO vite.

Et nous de corps, dès que le mariage n'est pas quittance. { Les juges se lèvent et opinent tout bas. )

BARTHOLO

Plaisant acquittement!

DOUBLE-MAIN

Silence, messieurs !

L'HUISSIER glapissant

Silence !

iRTHOLO.

Un pareil fripon appell , cela payer ses dettes.

FIGARO

Est-ce votre cause , avocat , que vous plaidez ?

Je défends cette demoiselle.

FIGARO

Continuez à déraisonner, mais cessez d'injurier. Lorsque» cr aignant l'emportement des plaideurs , les tribunaux ont to 1ère qu'on appelât des tiers , ils n'ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C'est dégrader le plus noble institut.

(Les juges continuent d'opiner bas.) ANTONIO à Marceline, montrant les juges.

Qu'ont-ils tant à balbucifier ?

MARCELINE

On a corrompu le grand juge ; il corrompt l'autre , et je perds mon procès.

BARTHOLO bas , d'un ton sombre.

J'en ai peur.

FIGARO gaiement.

Courage , Marceline !

LE MARIAGE DE FIGARO

DOUBLE-MAIN se lève; à Marceline.

Ah! c'est trop fort! je vous dénonce; et, pour l'honneur du tribunal, je demande qu'avant faire droit sur l'autre affaire , il soit prononcé sur celle-ci.

LE COMTE s'assied.

Non , greffier , je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un juge espagnol n'aura point à rougir d'un excès digne au plus des tribunaux asiatiques : c'est assez des autres abus. J'en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s'y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse ? mariage à défaut de payement; les deux ensemble impliqueraient.

DOUBLE-MAIN

Silence, messieurs !

L'HUISSIER glapissant.

Silence !

LE COMTE

Que nous répond le défendeur ? qu'il veut garder sa personne; à lui permis.

FIGARO avec joie.

J'ai gagné !

LE COMTE

Mais comme le texte dit : « laquelle somme je payerai à s a « première réquisition, ou bien j'épouserai, etc., » la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse , ou bien à l'épouser dans le jour. ( Il se lève. )

FIGARO stupéfait.

J'ai perdu.

ANTONIO avec joie

Superbe arrêt l

FIGARO

En quoi superbe?

ANTONIO

En ce que tu n'es plus mon neveu. Grand merci , monseigneur.

L'HUISSIER glapissant.

Passez , messieurs. ( Le peuple sort. )

ANTONIO

Je m'en vas tout conter à ma nièce.

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