‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 291 sur 487 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

FIGARO, SUZANNE

FIGARO la tenant à bras-le-corps.

Hé bien ! amour , es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine langue dorée de ma mère! Malgré sa répugnance, il l'épouse, et ton bourru d'oncle est bridé; il n'y a que monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.

SUZANNE

As-tu rien vu de plus étrange ?

FIGARO

Ou plutôt d'aussi gai. Nous ne voulions qu'une dot arrachée à l'excellence ; en voilà deux dans nos mains , qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j'étais tourmenté par une furie ! Tout cela s'est changé , pour nous , dans la plus bonne des mères. Hier j'étais comme seul au monde, et voilà que j'ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai , que je me les étais galonnés ; mais assez bien pour nous , qui n'avons pas la vanité des riches.

SUZANNE

Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n'est pourtant arrivée 1

FIGARO

Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde; on travaille, on projette, on arrange d'un côté; la fortune accomplit de l'autre : et depuis l'affamé conquérant qui voudrait avaler la terre , jusqu'au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices ; encore l'aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l'autre aveugle avec son entourage. — Pour cet aimable aveugle qu'on nomme Amour... (11 la reprend tendrement à bras-le-corps.

LE MARIAGE DE FIGARO

SUZANNE

Ah! c'est le seul qui m'intéresse!

FIGARO

Permets donc que, prenant l'emploi de la folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignonne porte; et nous voilà logés pour la Yie.

SUZANNE riant.

L'Amour et toi?

FIGARO

Moi et l'Amour.

SUZANNE

Et vous ne chercherez pas d'autre gîte?

FIGARO

Si tu m'y prends , je veux bien que mille millions de galants

SUZANNE

Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.

Ma vérité la plus vraie !

SUZANNE

Fi donc , vilain ! en a-t-on plusieurs ?

FIGARO

Oh ! que oui. Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps vieilles folies deviennent sagesse , et qu'anciens petits men* songes assez mal plantés ont produit de grosses , grosses vérités , on en a de mille espèces. Et celles qu'on sait, sans oser les divulguer ; car toute vérité n'est pas bonne à dire : et celles qu'on vante , sans y ajouter foi ; car toute vérité n'est pas bonne à croire : et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place , le dernier mot de nos marchands ; cela ne finit pas. Il n'y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.

SUZANNE

J'aime ta joie , parce qu'elle est folïe ; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du comte.

FIGARO

Ou plutôt n'en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.

SUZANNE

Tu ne veux donc plus qu'il ait lieu ?

FIGARO

Si vous m'aimez, Suzon, votre parole d'honneur sur ce point : qu'il s'y morfonde ; et c'est sa punition.

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