‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 30 sur 487 · ACTE II, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IX

EUGÉNIE

C'est ce que mande sir Henri.

MADAME MURER avec importance.

Et il a désarmé son homme; si ce n'était pas son colonel...

LE BARON

Son colonel tout comme un autre.

EUGÉNIE

Mon père, ma tante, occupons-nous tous des moyens de ; sauver.

MADAME MURER

Où le prendre?

EUGÉNIE

Mon cousin dit qu'il est à Londres.

MADAME MURER

Mais il ne sait pas que nous y sommes.

EUGÉNIE baissant les yeux.

Milord Clarendon ne pourrait-il pas... ?

MADAME MURER d'un air dédaigneux.

Le cher lord ! Ah ! oui. Si monsieur lui fait la grâce d'accepter ses services,

LE BARON lui rendant son air.

Ma foi, ce serait ma dernière ressource. Donne-moi la lettre, Eugénie. (Il lit bas.) Diable! (Il lit tout haut.) « Quand « il ne réussirait pas à le perdre, avertissez sir Charles d'être « toujours sur ses gardes ; le colonel a la réputation de se « défaire des gens par toutes sortes de voies... » Bon! cela ne peut pas être : un officier...

MADAME MURER

Cet événement me ramène à ce que je vous disais tantôt, monsieur: si, au lieu de destiner votre fille à un vieux militaire sans fortune , vous trouviez bon que l'on eût pour elle des vues plus relevées.... Les protections aujourd'hui...

LE BARON

Nous y voilà encore. Ma sœur, une bonne fois pour toutes, afin de n'y jamais revenir : Vous aimez les lords , les gens de haut parage; et moi je les déteste. Ma fille m'est trop chère pour la sacrifier à votre vanité, et la rendre malheureuse.

MADAME MURER

Et pourquoi malheureuse ?

LE BARON

Est-ce que je ne connais pas vos petits grands seigneurs? Voyez-les dans les unions même les plus égales pour la fortune. Une fille est mariée aujourd'hui, trahie demain , abandonnée dans quatre jours ; l'infidélité, l'oubli, la galanterie

ouverte, les e^cès les plus condamnables ne sont qu'un jeu pour eux. Bientôt le désordre de la conduite entraîne celui des affaires ; les fortunes se dissipent , les terres s'engagent , se vendent : encore la perte des biens est-elle souvent le moindre des maux qu'ils font partager à leurs malheureuses compagnes.

MADAME MURER

Mais quel rapport ce tableau , faux ou vrai , a-t-il à l'objet que nous traitons? Vous faites le procès à la jeunesse, et nullement à la qualité; c'est dans cet état "au contraire que les hommes ont le plus de ressources. S'ils se sont dérangés, un jour ils deviennent sages, et alors les grâces de la cour...

LE BARON

Arrivent tout à point pour réparer leurs sottises, n'est-ce pas ? Peut-on solliciter des récompenses , quand on n'a rien fait pour son pays ? Et quandle principe des demandes est aussi honteux , n'est-il pas absurde de faire fond d'avance sur des grâces qui peuvent être mille fois mieux appliquées ? Mais je veux encore que son importunité les arrache; eh bien , je lui préférerai toujours un brave officier qui les aura méritées sans les obtenir ; et cet homme , c'est Cowerly. s'il ne tient rien des faveurs de la cour, il a l'estime de toute l'année; l'un vaut l'autre, je crois.

MADAME MURER

Mais, monsieur

LE BARON impatient.

Mais , madame , si vous êtes éprise à ce point de vos lords que n'en épousez- vous quelqu'un vous-même ?

MADAME MURER fièrement.

Vous mériteriez que je le fisse , et que je transportasse tous mes biens dans une famille étrangère.

LE BARON la saluant.

A votre aise, ma sœur. Pour mes enfants moins de for* tune , moins d'extravagance, moins d'occasions de sottises.

EUGÉNIE à part.

Toujours en querelle ! que je suis malheureuse l SCÈNE X.

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