‹ Théâtre de C. Delavigne (volume 2)Chapitre 1 sur 230 · Théâtre de C. Delavigne · texte numérisé non relu

Théâtre de C. Delavigne

REPRÉSENTÉE POUR LA. PREMIERE FOIS A TARIS, SUR TE THEATRI FRANÇAIS, TE II FÉVRIER l832.

Il y a quatre ou cinq jours que , passant devant la

« maison d'un de mes compagnons, je le voulus visiter : et après « avoir faict quelques tours dans sa salle, je demande de voir son « estude. Soudain que nous y sommes entrés, je trouve sur son « pulpitre un vieux livre ouvert. Je m'enquiers de luv de quov il « traitait, il me respond que c'estoit l'histoire du Roy Louvs on- « zième, que l'on appelloit la mesdisante. Je la luy demande d'em- « prunt, comme celle que je cherchois, il y avoit long-temps, sans •< la pouvoir recouvrer. Il me la preste. Hé ! vrayement ( dv-je lors a je suis amplement satisfaict de la Visitation que j'ay faicte de vous. <« Ainsi fussé-je promptement payé de tous ceux qui me doivent. « J'emporte le livre en ma maison, je le lis et digère avec telle di- <■ ligence que je fais les autres. En un mot, je trouve que c'estoit « une histoire, en forme de papier journal, faicte d'une main peu « industrieuse, mais diligente et non partiale, qui n'oublioit rien <■ de tout ce qui estoit remarquable de son temps. Tellement qu'il « me sembla qu'il n'y avoit que les mesdisans qui la puissent appc- « 1er mesdisante. Appellez-vous mesdisance en un historiograohc, « quand il vous estale sur son papier la vérité toute nue? Nul n'est « blessé que par soy-même. Le premier scandale provient de celuv « qui faict le mal, et non de celuy qui le raconte.

« Je trouve en ce P^oy un esprit prompt, remuant et versatil, « fin et feint en ses entreprises, léger à faire des fautes, qu'il répa- « roit tout à loisir au poids de l'or; prince qui savoit par belles « promesses donner la muse à ses ennemis, et rompre tout d'une « suite, et leurs cholères et leurs desseins: impatient de repos, « ambitieux le possible, qui se joiioit de la justice selon que ses « opinions luy commandoyent, et qui pour parvenir à son but •■ n'espargnoit rien ny du sang, ni de la bource de ses sujets; et

•i ores qu'il iîsi. contenance d'estre plein de religion et de piété, si « en usoit-il tantost selon la commodité de ses affaires, tantost par n une superstition admirable; estimant luy estre toutes choses per- . mises, quand il s'estoit acquitté de quelque pellerinage. Brief, « plein de volontés absolues , par le moyen desquelles , sans cognois- « sance de cause, il appointoit et des-appointoit tels officiers qu'il « luy plaisoit : et sur ce mes nie moule se formoit quelquefois des n fadaises et sottises dont il ne vouloit estre dédit.

« A manière que se trouvant tous ces mélanges de bien et mal « en un sujet, ce n'est point sans occasion que ce Roy ayt esté n extollé par quelques-uns, et par les autres vitupéré. Voyla ce « que j'ay pu recueillir en brief de toutes ses actions.

« Je voy au bout de tout cela un jugement de Dieu, qui courut « miraculeusement dessus luy, car tout ainsi que cinq ou six ans « auparavant son advènement à la couronne, il avoit affligé le Roy « son père, et qu'il se bannit de la présence de luy, ayant choisi pour sa relraite le duc de Bourgogne qui estoit en mauvais mes- « nage avec nous, aussi sur son vieil âge fut-il affligé, non par son « fils, ains par soy-niesmes, en la personne de son fils, qui n'es- « toit encores capable pour sa grande jeunesse de rien attenter « contre l'Estat de son père. Tellement que pour le rendre moins « habile aux affaires, il ne voulut qu'en son bas âge il fust institué aux nobles exercices de l'esprit: et encore le confina au chasteau d Amboise, l'esloignant en ce qui luy estoit possible de la vue m de sa cour. Davantage ayant excessivement affligé son peuple en « tailles, aydes et subsides extraordinaires, et tenu les princes el « seigneurs en grandes craintes de leurs vies , ainsi que l'oyscau sur a la branche. ( Car nul ne se pouvoit dire assure, ayant affaire avec <! un prince infiniment diversifié. )

« Aussi sur le déclin de son âge , commença-t-i! à se desfier de tous ses principaux sujets, et n'y avoit rien qui l'affligeast tant que la crainte de la mort; faisant es recommandations tic L'Église plus prier pour la conservation de sa vie que de son ame. C'esl

la plus belle philosophie que je rapporte de son histoire. Je dix'ois volontiers que les historiographes se donnent la loy de faire le procès aux princes : mais il faut que je passe plus outre et ajoute, que les princes se le font à eux-mesmes. Dieu les martelle de mille tintoins qui sont autant de bourreaux en leurs consciences. Ce Roy qui avoit faict mourir tant de gens, ainsi que sa passion luy en dicloit les mémoires, par l'entremise de Tristan l'hermilc, luy-mesme estoit son triste prévost, mourant d'une infinité de morts le jour avant que de pouvoir mourir, estant entré en une générale desfiance de tout le monde. Ceste-cy est une belle leçon que je souhaite estre emprainte aux cœurs des Rovs, à fin de leur enseigner de mettre frain et modestie en leurs actions. Commines fera son profit de la vie de ce Roy pour montrer avec quelle dextérité il sut avoir le dessus de ses ennemis : et de moy toute l'utilité que j'en veux rapporter sera, pour faire entendre comme Dieu sçait avoir le dessus des Roys quand il veut les chastier. Adieu. »

Lettre d'Estienne Pasquiek.

V M. DE TlAUD, SEIGNEUR DE RlSSY.

Page 1